‹ Lettres à la Princesse (volume 2)Chapitre 77 sur 194 · CHATEAUBRIAND APPREND LA MORT DE SA MÈRE · texte numérisé non relu

CHATEAUBRIAND APPREND LA MORT DE SA MÈRE

Mme de Farcy, personne d’esprit et qui faisait des vers, qui avait vécu dans le monde littéraire, à Paris, et avait été en commerce de bel-esprit avec La Harpe, Mme de Farcy, devenue très-religieuse, écrivit à son frère la lettre suivante :

« Saint- Servan, l* r juillet 179S.

« Mon ami, nous venons de perdre la meilleure des mères : jét’annonce à regret ce coup funeste... Quand tu cesseras d’être l'objet de nos sollicitudes, nous aurons cessé de vivre. Si tu savais combien de pleurs tes cireurs ont fait répandre à notre respectable mère, combien elles paraissent déplorables à tout ce qui pense et fait profession non-seulement de piété, mais de raison; si tu le savais, peut-être cela contribuerait-il à t’ouvrir les yeux, à te faire renoncer à écrire; et si le Ciel touché de nos vœux permettait notre réunion, tu trouverais au milieu de nous tout le bonheur qu’on peut goûter sur la terre ; tu nous donnerais ce bonheur, car il n’en est point pour nous tandis que tu nous manques, et que nous avons lieu d’être inquiètes de ton sort. »

Cette lettre, venue juste à un certain moment, détermina en lui une crise morale , et le ramena à la foi , dit-il, par la piété filiale. 11 faut ajouter que Mme de Farcy, peu après cette missive funèbre, était morte elle-même, et que quand il reçut sa lettre, ce fut comme le message de deux morts. Il a confessé lui-

Chateaubriand, parait douter que la douleur de Mme de Chateaubriand la mère ait tenu principalement à la publication de V Essai : « Quels étaient doue ces égarements, dit-il, dont le souvenir troubla les derniers jours de sa malheureuse mère J élaient-ce ces déclamations et ces sophismes dont il s’accuse et qu’ellé avait peu entendus ? à quels dogmes étaient inhérents les principes de morale qu’il avait pu oublier?... Je serais fâché qu’il lui fût désagréable d’être ainsi poussé de questions. » U faut lire dans la Décade même (30 prairial, an X) ce début des extraits de Ginguené, qu’on s’est bien gardé de reproduire intégralement dans les Œuvres complètes de Chateaubriand à la suite du Génie du Christianisme. '

môme cette vive impression dans la Préface du Génie du Christianisme r

« Ma mere > après avoir été jetée à soixante-douze ans dans (Ües cachots, où elle vit périr une partie de ses enfants, expira /dans un lieu obscur, sur un grabat où ses malheurs l'avaient [reléguée. Le souvenir de mes égarements répandit sur ses derniers jours une grande amertume; elle chargea, en mourant, une de mes sœurs de me rappeler ^ cette religion dans laquelle j'avais été élpvé. Ma sœur me manda le dernier vœu de ma mère : quand la lettre me parvint au delà des mers, ma sœur elle-même n’existait plus ; elle était morte aussi des suites de son emprisonnement. Ces deux voix sorties du tombeau, cette mort qui servait d’interprète à la mort m’ont frappé : je suis devenu chrétien. Je n’ai point cédé, j’en conviens, à de grandes lumières surnaturelles; ma conviction est sortie du cœur : j’ai pleuré, et j’ai cru. »

Nous touchons ici à un point délicat, et nous l’aborderons avec franchise : la sincérité de cette page fut contestée dans le temps et depuis; les écrivains du parti opposé à M. de Chateaubriand , ceux avec qui il se mettait en hostilité ouverte à cette date de 1802, les mêmes qui l’avaient connu en 89, et à qui, dans son exil, il adressait son Essai sur les Révolutions en le recommandant à leur plume , ces écrivains , qui n'étaient pas tenus à une extrême indulgence envers leur nouvel adversaire, le traitèrent un peu comme un converti intéressé et peu s’en faut comme un transfuge. Ils hochèrent la tête d’un air d’incrédulité à son récit*. Ils se trom*

1 Avant d’envoyer son livre de Y Estai & quelques écrivains et journalistes de Paris, Chateaubriand leur avait envoyé, pour les tâter, un tableau détaché, la Nuit chez les Sauvages de l'Amérique, qui est au dernier chapitre : «Toute cette Nuit, nous dit-il en marge dans l’Exemplaire confidentiel, est connue des gens de Lettres de Paris : on l’a fort applaudie. Reste à savoir ce que le public en pensera. Combien faut-il de sots pour former un public? disait Chamfort. » — C’est probable-

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