LETTRE DE CHATEAUBRIAND A FONTANES
paient et n’entraient pas dans les mystères de cette âme ardente, de cette imagination passionnée, sensible par accès et toujours mobile. Yoici la lettre écrite dans l’intimité par Chateaubriand à Fontanes, lettre que j’ai trouvée autrefois dans les papiers de celui-ci, et qui n’était destinée qu’à lui seul; elle en dit plus que je ne pourrais. Le ton en est certainement étrange , le style exagéré; celui qui l’écrit est encore sous l’empire de l’exaltation, mais la sincérité de cette exaltation ne saurait être mise en doute un moment :
Ce 25 octobre 1799 ( Londres).
« Je reçois votre lettre, en date du 17 septembre. La tristesse qui y régne m’a pénétré l’àme. Vous, m’embrassez les larmes aux yeux, dites-vous. Le Ciel m’est témoin que les miens n’ont jamais manqué d’ètre pleins d’eau 1 toutes les fois qu<?je parle de vous. Votre souvenir est un de ceux qui m’attendrit davantage, parce que vous êtes selon les choses de mon cœur et selon l’idée que je m’étais faite de l’homme à grandes espé J rances. Mon cher ami, si vous ne faisiez que des vers comme Racine, si vous n’étiez pas bon par excellence comme vous l’êtes, je vous admirerais, mais vous ne posséderiez pas toutes mes pensées comme aujourd’hui, et mes vœtix pour votre bonheur ne seraient pas si constamment attachés à mon admi-
ment à l’occasion de cet envol, qu’il écrivait de Londres à Rœderer, alors journaliste des plus actifs et des plus estimés, le petit billet suivant (G avril 1795) : «Un malheureux banni recommande à l’indu!— genre de M. Rœderer le petit ouvrage qu’il a l’honneur de lui envoyer.»
— Il s’csl bien gardé de se souvenir depuis de M. Rœderer et de Je mentionner au nombre de ceux dont il recherchait en un temps le suffrage.
— M. Raolercr ayant , bien plus tard, donné à lire à Sieyès Y Essai sur les Révolutions , qui peut-être lui avait été aussi envoyé par l’auteur, Sieyès lui écrivait en l’en remerciant : « Je vous rends, Monsieur le Comte, le fatras h prétentions philosophiques de M. de C... Quel charlatan! Est-ce que vous avez pu le lire jusqu'au bout? » De Sieyès à Chateaubriand, ce sont des antipathies de race, et, entre leurs méthodes et procédés, il y a des abîmes.
' Style de la première manière.
ration pour votre beau génie. Au reste, c’est une nécessité que je m'attache à vous de plus en plus, à mesure que tous mes autres liens se rompent sur la terre. Je viens encore de perdre une sœur 1 que j'aimais tendrement, et qui est morte de chagrin dans le lieu d’indigence où l’avait reléguée Celui qui frappe souvent ses serviteurs pour les éprouver et les récompenser dans une autre vie. Ouï, mon cher ami, vous et moi sommes convaincus qu’il y a une autre vie. Une âme telle que la vôtre, dont les amitiés doivent être aussi durables que sublimes, se persuadera malaisément * que tout se réduit à quelques jours d’attachement dans un monde dont les figures ^ passent si vite, et où tout consiste à acheter si chèrement un tombeau. Toutefois, Dieu qui voyait que mon cœur ne marchait point dans les voies iniques de l’ambition, ni dans les abominations de l’or, a bien su trouver l’endroit où il fallait le frapper, puisque c’était lui qui en avait pétri l’argile et qu’il connaissait le fort et le faible de son ouvrage. Il savait que
j'aimais mes parents et que là était ma vanité : il m’en a privé
1 M m * de Farey. Il semble par là que la coïncidence de cette mort • avec celle de sa mère n'ait pas été aussi exacte qu’il l’a présentée tout
A l’heure, et que le coup des deux morts ne lui soit pas arrivé en même temps : Cette mort qui servait d'interprète à ta mort... Toujours, jusque dans la douleur, un peu d'arrangement.
2 On croit entrevoir que Fontanes, homme d’une imagination religieuse, mais d’une pratique un peu épicurienne, lui avait exprimé quelques doutes. Il n’avait pu, dans tous les cas, en dire plus à Chateaubriand que celui-ci ne s'en était dit à lui-même ; à la page 569 de l'Essai, dans l'Exemplaire confidentiel, en regard de l'apostrophe au Dieu inconnu et de la question qui y est posée, on lit ceci : « Quelquefois je Suis tenté de croire à l’immortalité de l’âme; mais ensuite la raison m’empêche de l’admettre. D’ailleurs pourquoi désirerais-je l’imroortalité ? il parait qu’il y a des peines mentales totalement séparées de celles du corps, comme la douleur que nous sentons à la perte d’un ami, etc. Or, si l’&me souffre par elle-même indépendamment du corps, il est à croire qu’elle pourra souffrir également dans une autre vie; conséquemment l'autre monde ne vaut pas mieux que celui-ci. Ne désirons donc point survivre à nos cendres ; mourons tout entiers de peur de souffrir ailleurs. Cette vie-ci doit corriger de la manie à' être... » Qua lucis miseris tam dira cupido ! — Chateaubriand, dans cette lettre à Fontanes, semble s’attacher à se réfuter lui-même.
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