‹ Lettres à la Princesse (volume 2)Chapitre 80 sur 194 · DIEU ET FONTANES · texte numérisé non relu

DIEU ET FONTANES

comme le sourd travail du ver du sépulcre qui se repaît sur les feuilles des générations tombées, et qui file dans tous ces cercueils les indestructibles réseaux de la mort ; tout, tout 1 annonce qu’on est descendu à l'empire des ruines : et, à je ne sais quelle odeur de vétusté et de poussière répandue sous ces arches funèbres, on croirait respirer les temps passés, et pour ainsi dire, sentir les siècles *. »

Je n’ai pas besoin de vous dire qu’auprès de ces couleurs sombres on trouve de riantes sépultures, telles que nos Cimetières de campagne, les Tombeaux chez les Sauvages de l’Amérique (où se trouve le tombeau dans l’arbre ), etc. Je vous avais mal cité le titre de l’ouvrage; le voici : Des Beautés poétiques et morales de la Religion chrétienne, et de sa supériorité su r tous les autres cultes de la terre. 11 formera deux volumes in-8°, 350 pages chacun.

Mais, mon cher ami, ce n’est pas de moi, c’est de vous que je devrais vous entretenir. Travaillez-vous à la G. S.*? Vous parlez de talents ; quq sont les nôtres auprès de ceux que vous * possédez! Comment persécute-t-on un homme tel que vous?

Les misérables! Mais enfin ils ont bien renié le Dieu quia fait le ciel et la terre, pourquoi ne renieraient-ils pas les hommes en qui ils voient reluire, comme en vous, les plus beaux attributs de cet Être puissant*? Tâchez de me rendre service touchant l’ouvrage en question, mais, au nom du Ciel, ne vous exposez pas. Veillez aux papiers publics, lorsqu’il paraîtra®; écrivez-moi souvent. Voici l'adresse à employer : A if. César Goddefray, négociant à Uambourg sur la première enveloppe, et en dedans à Messieurs Dulau et O, libraires. Mon nom est

Un des deux tout a été supprimé ; et la page entière a subi bien des remaniements et des allégements dans les éditions successives.

2 Ce sentir les siècles a disparu. C’était pourtant la pointe, \e bouquet du morceau. Aussi, ce trait supprimé, l'auteur ne sait plus comment finir, et si l’on examine la première édition, on le voit transposer sa dernière phrase, puis la reprendre, en l'affaiblissant, dans les éditions suivantes. Il cherche son effet sans parvenir à le retrouver.

3 La Grèce sauvée.

* Décidément, il tient A ce rapprochement et à cette espèce d'association de Fontanes avec Dieu.

3 il comptait publier son livre à Londres, chez MM. Dulau.

Tout i. 11

inutile sur l’adresse ; mettez seulement, après Dulau, deux étûiies“... Je suis à présent fort lié avec cet admirable jeune homme auquel vous me léguâtes à votre départ l . Nous parlons sans cesse de vous. Il vous aime presque autant que moi. Adieu : que toutes les bénédictions du Ciel soient sur vous L Puissé-ie vous embrasser encore avant de mourir! »

Maintenant nous sommes tranquilles, ce me semble t l’auteur du Génie du Christianisme nous a dit vrai , suffisamment vrai dans sa Préface, et ce livre a été entrepris en effet et en partie exécuté sous le genre d’inspiration qu’il exprime et qu’il tend à consacrer. C’est là ce qu’il importait de constater avant tout. Il est trop certain que, dans une nature mobile comme celle de M. de Chateaubriand, cette inspiration première n’a point persisté autant qu’il 1 aurait fallu pour 1 entière efficacité de sa mission et même pour, l’entière convenance de son rôle. 11 est le premier à nous l’avouer, et h y aurait mauvaise grâce à le trop presser là-dessus : « Quand les semences de la religion, dit-il en un endroit de ses Mémoires, germèrent la première fois dans mon âme, je m’épanouissais comme une terre vierge qui, délivrée de s,e s ronces, porte sa première moisson. Survint une bise aride et glacee, et la terre se dessécha. Le Ciel en eut pitié, il lui rendit ses tièdes rosées; puis la bise souffla de nouveau. Cette alternative de doute et de foi a fait longtemps de ma vie un mélange de dé~ sespoir et d’ineffables délices. » Otez les images, allez au fond, et vous obtenez l’entier aveu : Hahcmus confi-

i De mc\ admirable jeune homme s'agit-il ici? La grande liaison de hateaubriand alors était, après Fontanes, avec M. Christian do Ld-

10 i„non Les personnes qui ont le mieux connu M. de Chateaubriand

a fond Mus et in cutc { et il n'y en a pas eu un grand nombre) 3 „t Fontanes, Joubert, M. Mol*, M. Christian de Lamoignon, - et [. Berlin l ainé.

foi d’artiste et d’écrivai.v

tentem... Que nous faut-il de plus? Vous entendrez dire peut-être (car il vient un moment où tout ce qu’on sait éclate et se dit) qu’un exemplaire de Y Essai chargé de notes marginales de la main de l’auteur existe, et que dans ces notes ajoutées, l’auteur se montre encore plus hardi, plus téméraire en scepticisme qu’il ne l’avait été d’abord dans le texte imprimé. J’ai vu moi-même autrefois entre les mains de J. -B. Soulié (de l’Arsenal) cet exemplaire que possédait dans les derniers temps M. Aimé Martin, et auquel les bibliophiles attribuent i aujourd’hui une valeur exagérée*. — Un jeune homme, quelqu’un qui était jeune sous l’Empire, ayant lu René, fut saisi d’un accès de mélancolie pareil, et il s’adressa I à l’auteur pour qu’il lui redit les paroles qui guérissent. Mais M. de Chateaubriand, qui était en veine d’ironie ce jour-là, s'amusa au contraire à écrire au jeune homme j une longue lettre où il réfutait les conclusions de René. j On m’assure que la lettre existe. — Qu’importent, encore une fois, ces anecdotes et que prouvent-elles? Que l’ auteur n’a pas cru toujours , qu’il n’,a point persisté constamment? C’est ce qu’il vient de nous dire luimême. M. de Chateaubriand a cru un moment, et c’est à ce moment qu’il a entrepris et éba ucîi?lFpre m ie r plan

* Je parlais ainsi avant d’être possesseur du volume et de l'avoir pu examiner tout à mon aise -. je ne sais si le démon de la propriété et le lutin de la bibliophilie opèrent, mais il me semble maintenant que, sinon le prix vénal qui a été excessif, du moin^ la valeur morale qu'on attribuait à l'exemplaire n’était point exagérée. Au reste, on en a pu juger par ce que j’en ai cité précédemment, pages lit, 121,103, 165, etc. — (Le prix vénal, puisque M. Sainte-Beuve y fait allusion! a encore augmenté à la vente de ses propres livres, auxquels son nom attachait de la valeur : l’Exemplaire confidentiel — comme il l’appelle

— a été acheté 3,100 fr. dans la soirée du samedi 26 mars 1870 : il est rentré, paraît-il, dans la famille et la descendance de Chateaubriand. M. Sainte-Beuve l’avait acquis au prix d’un peu plus de mille fr

— Voir la note ci-dessus page 121.)

de son livre : voilà pour nous l’essentiel, ce qui prouve sa sincérité, là seulement où nous avons droit de l’interroger et de l’atteindre , — sa sincérité , je ne dis pas de fidèle (cet ordre supérieur et intime nous échappe), mais sa sincérité d’artiste et d’écrivain. La lettre à M. de Fontanes qu’on vient de lire, écrite dans le feu de la composition du Génie du Christianisme, est évidemment celle d’un homme qui croit à sa manière , qui prie , qui pleure , — d’un homme qui s'est mis à genoux avant et après, pour parler le langage de Pascal.

C’est encore Pascal qui a dit : « Les hommes prennent souvent leur imagination pour leur cœur, et ils se croient convertis dès qu’ils pensent à se convertir. » Tous les hommes sont ainsi volontiers, même ceux chez qui l’imagination n’est pas un don du génie; combien à plus forte raison ceux en qui domine cette faculté puissante, cette fée païenne des métamorphoses!

Ce qui n’empfiche pas qu’il' eût infiniment mieux valu, pour la solidité et la vertu de l’œuvre, que l’auteur suivît une autre. voie, qu’il eût la tête moins échauffée et moins montée , le cœur plus sérieusement touché. Un écrivain qui a parlé avec respect de M. de Chateaubriand , et que celui-ci en retour n’a traité qu’avec légèreté, et méconnaissance, le théosophe Saint-Martin, vers la fin de son* Ministère de i Homme- Esprit, publié en 1802, s’écrie avec l’accent d’une conviction intérieure bien autrement vraie et sentie : « L’un de ces éloquents écrivain? dit avec une douce sensibilité quil a pleuré, et puis qu’il a cru. Hélas! que n’a-t-il eu le bonheur de commencer par être sûr! combien ensuite il aurait' pieu ré* ! H »

* Voir le Ministère de l'Homme- Esprit, 1802, page 379. — On lil de Saint-Martin, dans ses Œuvres posthumes (tome I, page 130), une

OE PAGE DU TllÉOSOrHE SAINT-MARTIN 183

note intéressante sur un dîner qu’il fit arec Chateaubriand chez un ami commun à l'École polytechnique, alors au Palais-Bourbon. M. de Chateaubriand, dans ses Mémoires , a parlé de ce même diner en le tournant en raillerie, et en le refaisant d'imagination avec une souveraine inexactitude. Averti ( par moi-même ) du désaccord qu'il y avait entre les deux témoignages, il s'est borné à ajouter une phrase de regret sans se donner la peine de rectifier son premier récit et de le faire concorder avec celui de Saint-Martin qu’il a pris soin de transcrire cependant, sans doute parce que ce récit esté sa louange. Évidemment il ne s'était pas donné non plus la peine de lire à leur naissance les admirables pages du Ministère de l' Homme- Esprit qui paraissaient le lendemain du Génie du Christianisme et qui étaient écrites à son intention. Jamais il ne s’est fait du Génie du Christianisme de critique pins intérieure et plus profonde; on en jugera par quelques extraits :

« L’r-rt d écrire, s'il n'est pas un don supérieur, est un piège, et peutêtre le plus dangereux que notre ennemi puisse nous tendre...

« Illustres écrivains, célèbres littérateurs, vous ne concevez pas jusqu’où s'étendraient les droits que vous auriez sur nous si vous vous occupiez davantage de les diriger vers notre véritable utilité. Nous nous présenterions nous-mêmes à votre joug : nous ne demanderions pas mieux que de vous voir exercer et étendre votre doux empire. La découverte d’un seul des trésors renfermés dans l’âme humaine, mais embelli par vos riches couleurs, vous donnerait des titres assurés à aos suffrages et des garants irrécusables de vos triomphes...

«Mais les professeurs en littérature, et généralement ceux qui ne se nourrissent que des travaux de l'imagination, se tiennent toujours sur les confins de la vérité ; ils circulent sans cesse autour de son domaine,! mais ijs semblent se garder d'y entrer et d'y faire entrer leur auditoire» ou leurs lecteurs, de peur que ce ne fût sa gloire seule qui brillât...

« Il n'ÿ a presque pas un des ouvrages célèbres parmi les écrits produits par l'imagination des hommes, qui ne soit fondé sur une base fragile et caduque, sans compter ceux qui le sont sur un blasphème ou au moins sur une impiété enfantée par une orgueilleuse hypocrisie. Car les écrivains qui parlent d’une Providence, d’une moralité, même d'une religion, ne sont pas exempts de ce reproche s'ils ne sont pas en état de rendre raison de ces grands objets de leurs spéculations, s’ils ne le» emploient que pour servir de décoration à leurs ouvrages et d’aliment à leur orgueil...

« Quand est-ce que la marche de l’esprit humain se dirigera vers un but plus sage et plus salutaire? Faut-il que la littérature entre les mains des hommes, au lieu d'être le sentier du vrai etde la vertu, ne soit presque jamais que l’art de voiler, sous des traits gracieux et piquants, le mensonge, le vice et l’erreur! Serait-ce dans une pareille/ carrière que la vérité ferait sa demeure?...

« Je le répète, ô vous ! habiles écrivains, célèbres littérateurs, ne cesserez-vous point d’employer vos dons et vos richesses à des usages

Î8t> CHATEAUBRIAND ET SON GROUPE LITTÉRAIRE

aussi pernicieux, aussi futiles? L'or n’est-il destiné qu’à orner des habits de théâtre? Les foudres fulminantes dont vous pourriez disposer pour terrasser les adversaires de notre bonheur devraient-elles se réduire à amuser l'oisive multitude par des feux artificiels?...

« D?s écrivains remplis de talent ont essayé de nous peindre les glorieux effets du Christianisme ; mais quoique je lise leurs ouvrages avec une fréquente admiration, cependant n’y trouvant point ce que leur sujet les obligeait, ce me semble, de nous donner, voyant qu’ils remplacent quelquefois des principes par de l'éloquence, ou même, si l'on veut, par de la poésie , je ne les lis parfois qu’avec précaution. Néanmoins, si je fais quelques remarques sur leurs écrits, ce n'est sûrement ni comme athée ni comme incroyant que j’ose me les permettre ; j'ai combattu depuis longlemps les mêmes ennemis que ces auteurs attaquent avec courage, et ipes principes en ce genre n’ont fait avec l'âge qu'acquérir plus de consistance.

« Ce n’est pas non plus comme littérateur ni comme érudit que je vais leur offrir ici mes observations ; je leur laisse sur ces deux points tous les avantages qu’ils possèdent.

« Mais c’est comme amateur de la philosophie divine que je me présenterai dans la lice, et sous ce titre, ils ne doivent pas se défier des réflexions d'un collègue qui, comme eux, aime par-dessus toutes choses ce qui est vrai.

« I.e principal reproche que j'ai à leur faire, c'est de coufondre à tous les pas le Christianisme avec le Catholicisme : ce qui fait que leur idée fondamentale n’étant pas d’aplomb, ils offrent nécessairement dans leur marche un cahotage fatigant pour ceux qui voudraient les suivre...

« Je vois ces écrivains distingués'tantôt vanter la nécessité des mystères, tantôt en essayer l’explication, tantôt même regarder comme pouvant être comprise par les esprits les plus simples la démonstration que Tertullien donne de la Trinité. Je les vois vanter l’influence du Christianisme sur la poésie, et convenir eu plus d'un endroit que la poésie n’a que l'erreur pour aliment... ,

« Enfin, malgré le brillant effet que leurs ouvrages doivent produire, je n'y vois point la nourriture substantielle dqnt notre intelligence a besoin, c’est-à-dire i’esprit du véritable Christianisme, quoique j’y voie l'esprit du Catholicisme. »

Suit un long parallèle entre le Christianisme et le Catholicisme qui sont différents et quelquefois même opposés. Après une discussion sur les rapports des beaux-arts avec le Christianisme, rapports qu'il réduit à leur juste valeur, le Ihéosophe se livre à une haute critique du poème ■de Millon et des autres poèmes dits religieux. Je voudrais donner l'envie d'aller chercher les pages mêmes de Saint-Martin enfouies dans un livre rare et peu lu. -Ou pourrait les rapprocher des considérations, également cliréliennes qu’exprimait au même moment M. Gonthier, dans la Voix de la Heligion au xix e siècle (Lausanne, J802). et que M. Yinct nous a signalées

Page 1