‹ Lettres à la Princesse (volume 2)Chapitre 81 sur 194 · SEPTIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

SEPTIÈME LEÇON

Religion du talent. — Les salons en 1800; — le petit salon de Mme de Beaumont. —Lettre de Chateaubriand contre M">* de Staël. — Relations exacte* des deux grands écrivains à cette époque. — Publication d'Atala. — Rousseau attaqué dans la Préface. — Poétique élevée de Chateaubriand. — Prologue d’Atala. — Magie et infidélité. — Manie de grouper. — Parallèle avec Bernardin de Saint-Pierre.

Je ne crois pas me tromper en disant que nous avons eu une satisfaction véritable à lire la lettre de Chateaubriand à Fontanes , qui nous l’a montré sous l’empire d’une hante exaltation sensible et religieuse au moment où il concevait le Génie auÜJiristianisme. En y réfléchissant, il était impossible qu’il n'en eût pas été ainsi. Une part de factice peut se mêler bientôt et s’introduire dans l’exécution des longues œuvres; cela se voit trop souvent ; mais si elles sont élevées et si elles ont été puissamment émouvantes, il faut que l’inspiration première du Wioins ait été vive, et qu’il y ait eu un foyer. Le talent porté à ce degré a aussi sa religion, et qui ne saurait tromper.

Ainsi, quoi que vous entendiez dire, quoi qu’il puisse tôt ou tard se révéler des variations , des contradictions subséquentes ou antérieures de M. de Chateaubriand, un point nous est fermement acquis. Jeune, exilé, malheureux, vers le temps où il écrivait ces pages pleines d’émotion et de tendresse adressées Aux Infortunés, — sous le double coup de la mort de sa mère et de celle de sa sœur, — les souvenirs de son enfance pieuse le ressaisirent ; son cœur de Breton fidèle tressaillit et se réveilla :

il se repentit, il s’agenouilla, il pria avec larmes ; — la lettre à Fontanes, expression et témoignage de cet état d’exaltation et de crise mystique, est écrite de la môme plume, et, si je puis dire, delà môme encre que l’ouvrage religieux qu’il composait à ce moment et dont il transcrivait pour son ami quelques pages. Les taches de goût môme et les exagérations de style que nous avons pu y remarquer sont des garants de plus, des témoins de l’entière sincérité.

M. de Chateaubriand rentra en France au printemps de 1800 ; le naufragé aborda au rivage en tenant son manuscrit à la main, comme Camoëns. Ou plutôt, pour parler prosaïquement, comme l’impression de son ouvrage avait été déjà commencée à Londres, il rapportait avec lui les bonnes feuilles tirées, et comptait achever le reste à Paris. Mais il reçut de ses amis de France des conseils si délicats qu’il résolut de détruire ce qui était déjà imprimé, et de revoir, de refondre le tout. Il sentit, comme il l’a dit justement, qu’on n écrit avec mesure que dans sa patrie.

Quels étaient les amis de France qui eurent sur lui tout d’abord une influence si directe et si heureuse? Je les ai déjà nommés, et j’aurai à les montrer d’un peu plus près encore.

M. de Chateaubriand avait, nous le savons, un tendre ami, Fontanes; cet ami était intimement lié avec M. Joubert; M. Joubert l’était avec M me de Beaumont, cette charmante fille de M. de Montmorin, qu’il nous a si bien fait connaître \ L’initiation entre eux tous fut prompte et vive ; la petite société de la Rue-

* Voir Pensées de M. Joubert (1842), au tome J I, la Correspondance ; et aussi, dans l’excellente Notice de M. Raynal, les pages 29 et su ivantesdu tome I.

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