LES SALONS EN
Neuve-du-Luxembourg naquit à l’instant dans toute sa grâce.
Il y avait à cette époque (1800-1803) divers salons renaissants, les cercles brillants du jour, ceux de M rae de Staël, de M œ# Récamier, de M me Joseph Bonaparte, des Reines du moment , non pas toutes éphémères , quelques-unes depuis immortelles 1 ! Il y avait les cercles réguliers qui continuaient purement et simplement le xviii c siècle , le salon de M“* e Suard , le salon de M me d’Houdetot : les gens de Lettres y dominaient, et les philosophes. II allait y avoir un salon unique qui ressaisirait la fine fleur de l’ancien grand monde revenu de l’émigration, le salon de la princesse de Poix ; si aris-
1 Je trouve dans les papiers de CbêncdoUé une note sur le salon de M m ' de Staël en 1802 :« On y voyait Chateaubriand dans tout l'éclat de sa première gloire ; M me ltécainier dans toute la fleur délicate de sa grâce et de sa jeunesse ; M""- Visconti, avec sà majestueuse beauté romaine , et son tour d’épaule éblouissant ; le chevalier de bouliers dans le négligé d’un vicaire de campagne , mais souriant avec la linesse exquise du regard d’un courtisan , 'et disant les mots les plus piquants avec un air extrême de bonhomie; le comte Louis de Narbonne, un des plus agréables causeurs de l'ancienne Cour, toujours en veine de mots heureux, et renouvelant dans le salon de M“* de Staël les inépuisables trésors de grâce , de folie et de gaieté, et toutes les séductions d’une conversation qui savait charmer Bonaparte lui-même. Venaient ensuite les hommes politiques, et d’abord Benjamin Constant. . C’était un grand homme , droit , bien fait , blond , un peu pâle , avec de longs cheveux tombant à boucles soyeuses sur ses oreilles et sur son cou à la manière du vainqueur d'Italie. Il avait une expression de malice et de moquerie dans le sourire et dans les yeux que. je n’ai vue qu’à lui. Rien de plus piquant que sa iconversation ; toujours en état d’épigrammes, ilj traitait les plus hautes questions de politique avec une logique claire , serrée , pressante , où le sarcasme était toujours caché au fond du raisonnement ; et quand avec une perfide et admirable adresse jl avait conduit son adversaire dans le piège qu’il lui avait tendu , il le laissait là battu et terrassé sous le coup d’une épigramme dont on ne se relevait pas. Nul ne s’entendait mieux à rompre les chiens, et à jeter de l’inattendu dans la conversation. En un mot, c’était un interlocuteur, un second, digne de M m * de Staël. »
locratique qu’il fût, c’était pourtant le plus simple , le plus naturel à beaucoup près de tous ceux que j’ai nommés : on y revenait à la simplicité de ton par l’extrême bon goût. Mais le petit salon de M” 6 de Beaumont, à peine éclairé, nullement célèbre, fréquenté seulement de cinq ou six fidèles qui s’y réunissaient chaque soir, offrait tout alors : c’était la jeunesse, la liberté, le mouvement, l’esprit nouveau comprenant le passé et le réconciliant avec l’avenir.
Tandis que Je jeune écrivain travaillait courageusement à corriger son œuvre sous l’œil de ses amis, il débuta dans la publicité en brisant une lance , assez peu courtoise, il faut le dire , contre M“ e de Staël , que la célébrité lui désignait comme sa grande rivale du moment. M. de Fontanes, dans des articles du Mercure qui avaient fait éclat , avait critiqué et* raillé l’ouvrage de M me de Staël sur la Littérature. Celle-ci crut devoir, en tête de la seconde édition de son ouvrage, répondre quelques mots à cette critique légère et cavalière qui prétendait trancher toute la question de la perfectibilité par les vers du Mondain. M. de Chateaubriand s’imagina • qu’il était généreux à lui de venir au secours de Fontanes, lequel n’avait guère besoin d’aide , et aurait eu besoin plutôt de modérateur ; dans une Lettre écrite à son ami, mais destinée au public , et qui fut en effet imprimée dans le Mercure * , il prit à partie la doctrine de la perfectibilité en se 'déclarant hautement l’adversaire de la philosophie. Sa Lettre était signée l'Auteur du Génie du Christianisme. Ce dernier ouvrage , très-annoncé à l’avance, était déjà connu sous ce titre avant de paraître. J’ai regret de le dire, mais l’homme de parti se montre à chaque ligne dans celte Lettre. Nous n’avons plus affaire
4 N* du 1 er nivôse an IX ( 22 décembre 1800 ).