‹ Lettres à la Princesse (volume 2)Chapitre 83 sur 194 · ATTAQUES PEU COURTOISES CONTRE M®* DE STAËL · texte numérisé non relu

ATTAQUES PEU COURTOISES CONTRE M®* DE STAËL

à ce jeune et sincère désabusé qui a écrit VEtsai en toute i rêverie et en toute indépendance, y disant des vérités à tout le monde et à lui-même, et ne se tenant inféodé. à i aucune cause : ici il se pose ,• il a un but, et le rôle est ' commencé. « Néophyte à cette époque, a-t-on dit spirituellement *, il avait quelques-unes des faiblesses des néophytes, et s’il existait quelque chose qu’on pût appeler la fatuité religieuse, l’idée en viendrait, je l’avoue, en lisant ces lignes de sa critique : « Vous n’ignorez pas « que nia folie à moi est de voir Jésus-Christ partout,

, « comme M mc de Staël la perfectibilité... Vous saiez « ce que les philosophes nous reprochent à nous autres « gens religieux : ils disent que nous n’avons pas la tête « forte... On m’appellera Capucin, mais vous savez que <t Diderot aimait fort les Capucins... » — Il parle à tout propos de sa solitude ; il se donne encore pour solitaire et même pour sauvage, mais on sent qu’il ne l’est pWs. Il y a même des passages qu’on relit par deux fois , tant ils semblent singuliers à force de personnalité blessante et de maligne insinuation , de la part d’un chevalier, d’un preux s’adressant à une femme : « En amour, disait-il ironiquement, M ,nc de Staël a commenté Phèdre .\a ses observations sont fines, et l’on voit par la leçon du scholiaste qu’il a parfaitement entendu son texte... » Faut-il ajouter, pour aggraver le tort, qu’à cette époque M rae de Staël commençait à encourir la défaveur ou du a moins le déplaisir marqué de celui qui devenait le maître? Fontanes, l'homme aux habiles pressentiments 2 , pouvait deviner ces choses et n'en pas moins pousser sa pointe : il avait ses éperons à gagner, a-t-on dit , contre

1 M. Vinet, Études sur la Littérature française au XIX * siècle icine I, page 78. *

2 Expression de M. Vinet.

la nouvelle Clorinde; et d’ailleurs, sans chercher tant d’explications, il suivait son instinct de critique en môme temps que d’homme du .monde, très-décidé à n’aimer les femrhes que quand elles étaient moins viriles que cela*. Mais il n’était pas de la générosité de M. de Chateaubriand de mettre la main en cette affaire et de se tourner du premier jour contre celle que la célébrité n’allait pas garantir de la persécution. Enfin il fut homme de parti, c’est tout dire. Cet esprit 'de parti dont il avait été parfaitement exempt jusqu’alors, dans les années déjà solitude et du malheur, l’attendait en France au retour, et il se le laissa inoculer. Nous lui en retrouverions des accès désormais et des reprises trèsvives, très-acerbes, en chaque circonstance décisive de sa vie.

Dans la Préface d ’Atala qui parut peu après cette Lettre d’attaque , l’auteur consignait à la fin une sorte de rétractation, mais dont les termes mômes laissent à désirer :

« On m’a dit que la femme célèbre, dont l’ouvrage formait le sujet. de ma Lettre, s’est plainte d’un passage de cetteLettre. Je prendrai la liberté d'observer que ce n’est pas moi qui ai employé le premier l’arme que l’on me reproche et qui m’est odieuse % je n’ai fait que repousser le coup qu’on portait à un homme dont je fais profession d’admirer les talents et d’aimer . ’• •

* La tictique <le Fontanes , dans sa rédaction du Mercure, était de railler la philosophie et les philosophes , et de n’avoir pas l’air de les prendre au sérieux : C’est ce qu’il fit pour M me de Staël : « Nous ne devons pas , disait-il, hurler comme certains journaux contre les philosophes, mais leur donner des ridicules. Cela est plus efficace. Ils ne" craignent que le mépris. Ils se félicitent des excès de Geoffroy qui passe toute mesure et toute pudeur. » ( Lettre à M. Gueneau de Mussy, au sujet «les articles de ce dernier dans le Mercure!)

- De quelle arme s’agit-il? S’il s’agit de l’ironie , -qui donc avait le premier employé celte arme, sinon Fontanes lui-môme centre M me de

OUBLI GÉNÉREUX DE M mC DE STAËL

tendrement la personne. Mais, dès lors que j’ai offensé, j'ai été trop loin; qu’il soit donc tenu pour effacé, ce passage. Au reste, quand on a l’existence brillante et les beaux talents de M®' de Staël, on doit oublier facilement les petites blessures que peut nous faire'Mn solitaire, et un homme aussi ignoré que je le suis. »

Solitaire et ignoré! Il sentait bien qu’il allait cesser de l’être, et que son heure était venue

Mme de Staël oublia du reste complètement la petite blessure, ou, si elle s’en souvint, ce fut pour redoubler de bons procédés et de zèle chaleureux pour le jeune

Staël ? Celle-ci sait f/eu plaisanter, elle s’émeut trop vite, et elle n’était ici que sur la défensive. Mais il est à croire que le passage dont se plaignait M" 1 ' de Staël était celui dans lequel Chateaubriand, sous prétexte de relever une allusion aux opinions monarchiques de son ami , s’était échappé jusqu’à des représailles peu généreuses : « Ne pourrait-on pas rétorquer l’argument contre M me de Staël et lui dire qu’elle a bien l’air de ne pas aimer le Gouvernement actuel, et de regretter les jours d’une plus grande liberté? » 11 était autrement grave, en 1801, de dire à quelqu’un tout haut qu’il n’aimait pas 1 Gouvernement actuel par républicanisme, que de faire entendr qu’il inclinait à des opinions monarchiques. Le jeu n’était pas égal. / i On trouve encore une espèce de note rétractative et laite ppur adoucir, dans le second article sur la Législation primitive que M,;de Chateaubriand donna au Mercure le 18 nivôse an XI ( 8 janvier 180B ) ; les qualités morales et la bonté de M me de Staël y reçoivent un hommage éclatant. — Les Mémoires d'Oulre-tombe , écrits (en ce qui concerne M" ie de Staël) sous l’inlluence clémente de M m ' Récamier, nous offrent d’hilleürs de singulières inadvertances et des lapsus île souvenir tout à fait piquants. Parlant de Fonlanes, l’auteur nous di| : « Il a été souverainement injuste envers M ,n * de Staël. •> Et vous donc, qu’avez- vous fait? Il oublie parfaitement lui-même qu’il a été le premier à prêter main forte à son ami dans cette injure. Mais ce qui est plus fort que tout, énumérant les prétendues injustices et les omissions jalouses dont il aurait été l’objet de la part de lord Byron et des autres, il Yeproche à M me de Staël de ne l’avoir pas nommé dans son livre de la Littérature : « Un autre talent supérieur a évité mon nom dans un ouvrage sur la Littérature. » Et proclamant à l’instant son enthousiasme pour M'" e de Staël comme pour lord Byron, il se donne les honneurs de la générosité. Il oublie tout à fait que M m * de Staël ne

adversaire et rival qui lui venait dans la gloire, pour celuj dont elle désirait les succès , môme quand elle ne les prévoyait pas'. ;

Mais auprès d’elle on oublia moins, et pour initier'à toute la vérité sur oes relations réelles et sur l’antagonisme d’esprit des principaux groupes littéraires d’alors, je produirai ce passage d’une lettre de Benjamin Constant

*>jù Fauriel, écrite de Paris au printemps de 1802, c’est-à-

• j dire au moment où le Génie du Christianisme venait de •(paraître :

« Pour me distraire des autres folies, écrivait Benjamin j Constant, je lis Chateaubriand. Il est difficile, quand on tà- ■ che pendant cinq volumes de trouver des mots heureux et des phrases sonores, de ne pas réussir quelquefois ; mais c’est la plupart du temps un galimatias double ; et dans les plus beaux j passages il y a un mélange de mauvais goût, qui annonce ‘"absence de la sensibilité comme de la bonne foi. 11 a pillé les dées de l'ouvrage sur la Littérature dans tout ce qu’il dit sur 'allégorie, sur la poésie descriptive et sur la sensibilité des ns, avec cette différence que ce que l’auteur de ce derfcéribuvrage attribue à la perfectibilité, il l’attribue au Chris-

e. Ce plagiat ne l’a pas empêché de faire des allusions ères j et à leur tour ces allusions ne l'ont pas empêché

le nommer dans ce livre publié avant qu’il se fût donné à Bodnfliire, et il parait encore moins se souvenir que son premier acte * -deBulllicité en France fut d’attaquer ce même livre où il s’étonne n -«veulent de ne point figurer.

W Elle n’était pas femme non plus à en vouloir à Fonlanes ni à lui tut .Ici rancune. Il y eut au commencement de la Restauration, chez iif' le Staël (alors rue Royale), un diner de réconciliation avec lui. Chateaubriand y était, ainsi que M. Pasquier, M m ° de Vinti- . . qui avait arrangé ce rapprochement, et M. de Lally ; on y chanta U-pourris de ce dernier qui n’était pas seulement le plus gras ,

et qi ; était encore le plus gai des hommes sensibles. M”' de Staël y e grâce suprême et de la plus belle patte de velours que

isse faire. Fonlanes , dont la position comme ancien offenseur s difficile , s’y montra aussi très-aimable et très-spirituel.

LETTRE CRITIQUE DE M me DE STAËL 19a

de croire que c’était un devoir d’amitié que de le protéger et même dé le louer *. »

Quant à M me de Staël même, elle louait volontiers , je l’ai dit, le jeune auteur et s’intéressait à lui avec cette curiosité émue et sincère qu’elle mettait à tout. Voici ce que je lis dans une lettre intime d’elle, antérieure d'une année environ au Génie du Christianisme 1 2 : « J’ai beaucoup vu l’auteur d ’Atala depuis votre départ; c’est certainement un homme d’un talent distingué. Je le crois encore plus sombre que sensible ; mais il suffit de n’être pas heureux, de n’être pas satisfait de la vie, pour concevoir des idées d’une plus haute nature et qui plaisent aux âmes tendres. » On sent le ton sincèrement affectueux. Puis quand le Génie du Christianisme eut paru , elle écrivait en envoyant à l’un de ses amis 3 les volumes de la part de l'auteur : « M. de Chateaubriand me charge de vous envoyer son livre. Vous en serez surpris en mal et en bien ; c’est du moins l’effet qu’il a produit sur moi.~ ♦ » René était sans doute ce qui la surprenait en

1 Ceux qui prennent plaisir à comparer ce qui se dit dans les aparté

des coulisses avec ce qui se débite avec pompe sur le devant de la scène , n’ont qu’à chercher à la suite du Congrès de Vérone une lettre écrite par Benjamin Constant à Chateaubriand, à qui il venait d’adresser son ouvrage sur la Religion (31 mars 1824) ■: « Monsieur le Vicomte, je remercie votre Excellence de vouloir bien , quand elle le pourra , consacrer quelques instants à la lecture d’un livre dont, j’ose l’espérer, malgré des différences d’opinion , quelques détails pourront lui plaire... Vous avez le mérite d’avoir le premier parlé cette langue, lorsque toutes les idées élevées étaient frappées de défaveur, et si j’obtiens quelque attention du public, je le devrai aux émotions que le Génie du Christianisme a fait naître, et qui se sont prolongées parce que la puissance du talent imprime des traces ineffaçables... Votre Excellence trouvera dans mon livre un hommage bien sincère à la supériorité de son talent et au eourage avec lequel elle est descendue dans la lice , forte de ses propres forces, etc. » •

2 Lettre à Fauriel du 17 prairial an IX (G juin 180»).

3 Au même M. Fauriel.

♦Elle ajoutait, il est vrai, en post-scriptum : « M. de Chat eau-

bien dans le Génie du Christianisme , et elle le préférait sous ses orages et dans son éclair à des inspirations plus ( douces, à celles même de la ravissante idylle de Bernardin de Saint-Pierre. Telle est la vérité, dégagée de tous voiles complaisants.

Atala, ou les Amours de deux Sauvages dans le Désert , — parut avec le printemps de 1801. Dans le Génie du Christianisme, dont le premier titre devait être les Beautés poétiques et morales de la Religion chrétienne, il se trouve une section entière consacrée à la poétique du Christianisme, aux beaux-arts, à la littérature , après quoi viennent les Harmonies de la Religion chrétienne avec les Scènes de la nature et les Passions du cœur humain. Ce livre des Harmonies se couronnait dans le principe par une anecdote extraite des Yoyagesde l’auteur en Amérique : c’était Atala. Quelques épreuves de cette histoire s’étant trouvées égarées, et la refonte que l’auteur faisait du Génie du Christianisme amenant des lenteurs dans la publication de tout l’ouvrage , il se décida à lancer à l’avance Atala, « comme ces petits ballons d’essai qu’on fait partir avant le grand pour pressentir l’état de l’atmosphère *. » Il pourra sem-

briand a un chapitre intitulé : Examen de la Virginité sous ses rapports poétiques ; n’est-ce pas trop compter, même dans ces temps malheureux, sur le sérieux des lecteurs ?» Ce chapitre la chiffonnait particulièrement. M me Récamier la trouva un matin tenant un volume du Génie du Christianisme tout fraîchement paru : «Vous me voyez désolée, lui dit M m ° de Staël, ce pauvre Chateaubriand va se couvrir de ridicule; son livre va tomber. » Et elle cita ce même chapitre si singulier de texte et de titre. Elle ne voyait pas que ces défauts de goût seraient recouverts et rachetés par l’effet de l’ensemble , et que cet effet enlèverait tout. Si M. de Chateaubriand s’était monté la tète à lui-même , il était de ceux qui la montent aussi à leurs lecteurs. Ces écrivains monteurs de têtes réussissent particulièrement chez nous.

' La comparaison est de M. Vinet. Je la crois même plus ancienne et d’un journaliste du temps.

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