‹ Lettres à la Princesse (volume 2)Chapitre 84 sur 194 · IA NATURE RENIÉE DANS IA PRÉFACE D’ATAIA · texte numérisé non relu

IA NATURE RENIÉE DANS IA PRÉFACE D’ATAIA

bler singulier que, pour se rendre compte de l’effet que devait produire un livre dont le sujet et le titre étaient le Génie du Christianisme, on choisit un roman, une histoire d’amour ; mais enfin , comme l’expérience réussit à merveille, il faut bien’ croire qu’il y avait à cela d’excellentes raisons résultant des circonstances d’alors et du tour que prennent aisément les choses, même les plus graves, en cet heureux pays de France.

Dans la première Préface d ’Atala, l’auteur, après avoir expliqué à quelle occasion il avait composé cette histoire qui ne devait être primitivement qu’un épisode de sa grande épopée des Natchez ou de l’Homme de la Nature, ajoutait : «Au reste je ne suis point comme M. Rousseau un enthousiaste des Sauvages; et quoique j’aie peut-être autant à me plaindre de la société que ce philosophe avait à s’en louer (Voilà le ton d’aigreur et de dénigrement qui commence ), je ne crois point que la pure nature soit la plus belle chose du monde. Je l’ai toujours trouvée fort laide partout où j’ai eu occasion de la voir ( Holà ! que veut dire ceci? Nous savons, ce me semble, tout le contraire : loin de la trouver toujours laide, il l’a toujours trouvée belle et sublime jusqu’au jour où il a pensé à prendre parti dans la bataille et à faire volte-face contre les philosophes , c’est-à-dire jusqu’au jour d’hier. Si de telles contradictions se trouvaient dans un àutre auteur que Chateaubriand, on n’hésiterait pas à dire tout net : Il ment ; de lui il faut dire seulement : Il oublie) j bien loin, ajoute-t-il, d’être d’opinion quel’honime qui pense soit un animal dépravé, je crois que c’est la pensée qui fait l’homme. Avec ce mot de nature on a tout perdu. »

Mais laissons oes préliminaires et ces précautions qui sont déjà de la tactique , et voyons ce qu’est en elle-même Atala. — Il ne serait pas difficile encore aujourd’hui de faire d ’Atala une analyse qui, tout en étant textuelle dans

les termes qu’on emploierait , la rendrait aussi singulière et en apparence aussi ridicule que l’a voulu présenter Chénier dans quelques pages ironiques de son Tableau de la Littérature. Cette critique est célèbre ; elle a paru un chef-d’œuvre de plaisanterie exquise à des gens qui ne manquaient pas de goût en leur temps : qu’on essaye de la trouver telle , si on le peut, aujourd’hui. Quand on relit Atala sans prévention, sans engouement, comme je viens de le faire, une telle critique cesse d’étre piquante, et elle ne paraît pas seulement injuste, elle est souverainement petite et pauvre. De toutes les dispositions de l’esprit en effet, celle qui est la moins intelligente, c’est l’ironie.

« Je ne sais, disait l’auteur d 'Atala, si le public goûtera cette histoire qui sort de toutes les routes connues, et qui présente une nature et des mœurs tout à fait étrangères à l’Europe. Il n’y a point d’aventures dans Atala. C’est une sorte de pïrêfiie, moitié descriptif, moitié dramatique :,tout consiste dans la peinture de deux amants qui marchent et causent dans la solitude ; tout gît dans le tableau des troubles de l’amour au milieu du calme des déserts et du calme de la religion. J’ai donné à ce petit ouvrage les formes les plus antiques; Iv est divisé en Prologue, Rédt et Épilogue. Les principales parties du récit prennent une dénomination, comme les Chasseurs, les Laboureurs, etc.; c'était ainsi que dans les premiers siècles de la Grèce les Rhapsodes chantaient sous divers titres les fragments de l’Iliade et de l’Odyssée. *>

Atala donc, dans la pensée de l’artiste, n’est pas précisément un roman, c’est plutô t un poème. Tenons compte d’avance de cette distinction. Un roman, quand ce n’est pas un roman de pure curiosité et d’aventures, mais de sentiment, est fait avant tout pour attendrir. Les romans sont les livres des malheureux, disait l’auteur de l 'Essai. Clarisse, Clémentine *, Héloïse, — la Princesse de C lèves, la

* Dans Grandissou.

Page 1