‹ Lettres à la Princesse (volume 2)Chapitre 85 sur 194 · POÉTIQUE ÉLEVÉE DE CHATEAUBRIAND · texte numérisé non relu

POÉTIQUE ÉLEVÉE DE CHATEAUBRIAND

perle du genre, — la Delphine de M m de Staël sont de s romans proprement dits, développés en sentiments , en analyses, et nous offrant le progrès successif et lent d’une situation et d’une pensée : il faut que cela ressemble le plus possible à la réalité , pour faire illusion. Il y a de l’abandon, ou il faut qu’il y ait au moins un air d’abandon dans le roman. Dans le poème l’art intervient tout d’a- ^ bord et ne craint pas de se montrer un peu : il dispose de la marche, il la coupe, il la cadence avec rhythme ; il la relève quand elle serait près de s’affaisser. Il mesuré même les larmes, et son but n’est point de trop éplorer son héroïne ni d’amollir son lecteur :

« Je dirai encore, écrivait M. de Chateaubriand dans sa première Préface d 'Atala, je dirai que mon but n’a pas été d'arracher beaucoup de larmes; il me semble que c’est une dangereuse erreur avancée, comme tant d'autres, par M. de Voltaire, que les bons ouvrages sont ceux qui font le plus pleurer.

Il y a tel drame , dont personne ne voudrait être l’auteur, et qui déchire le cœur bien autrement que l’Énèide. On n'est point un grand écrivain parce qu’on met l’âme à la torture.

Les vraies larmes sont celles que fait couler une belle poésie ; il faut qu’il s’y mêle autant d’admiration que de douleur *.

1 II a redit la même chose dans l’un de ses articles sur Shaksjieare (Mercure du 25 prairial an X, 14 juin 1802). M. de Chateaubriand, en parlant ainsi, est dans le vrai de sa nature d'artiste. C’est lui qui disait à ses heures de franchise : « Je n’ai jamais pleuré que d’admiration. » /

11 disait encore qu’il n’avait jamais pu lire ni réciter sans pleurer la première scène d'Athalie

Oui, je viens dans son temple adorer l’Étemcl...

La théorie de Lamartine est tout autre : « Le sublime lasse, dit-il, > » ’ le beau trompe-, le pathétique seul est Infaillible dans Vart. Celui qui sait attendrir sait tout. Il y a plus de génie dans une larme que : dans tous les musées et dans toutes les bibliothèques de l’univers. « 1 (Les Confidences, livre VIII.) Les deux théories, ainsi mises en regard, marquent bien la différence et, jusqu’à un certain point, l’antipathie des deux talents. A les bien prendre , elles ont l’une et l’autre

C’est Priam disant à Achille : « Juge de l’excès de mon mal- « heur, puisque je baise la main qui a tue mes fils- » C est Joseph s’écriant : « Je suis Joseph votre frère que vousavez vendu « pour l’Égypte. » Voilà les seules lames qui doivent mouiller les cordes de la lyre et en attendrir les sons. Les Muses sont des femmes célestes qui ne défigurent point leurs traits par des grimaces; quand elles pleurent , c’est avec un secret dessein de s’embellir. »

Nous saisissons à l’instant un côté nouveau et tout à fait inattendu dans cette Poétique de vrai poëte qu’apportait l'auteur d’Atala : c’est le côté d’art élevé, revenant à l’antique, sortant décidément du Diderot, du Marmontel et de tout ce procédé vulgaire au fond, prosaïque, dont le i xyiii» siècle, et Voltaire lui-même si plein de tact personnel, de tact social, — et Rousseau si plein de chaleur et de sensibilité naturelle , — n’avaient pas su s’affranchir dans la composition. Nous avons affaire ici à quelqu’un V qui a lu la Bible, qui a lu Homère, et qui en a senti la grandeur; qui essayera d’en reproduire les effets à sa manière et moyennant transposition , qui cherchera et soignera avant tout la noblesse de la ligne, du contour, de l’attitude, et qui aspirera à faire passer dans ses tableaux quelque chose du groupe sophocléen.

L’inconvénient, c’est d’avoir à chercher ces^ beautés simples ou grandioses en y remontant avec effort, plutôt que de les rencontrer directement et de première venue : \r mais cet inconvénient, à peu près inévitable, devient un r— des caractères inhérents à toutes les secondes et troisièmes époques; et c’est pour cela que nous ne sommes pas . en 1800 à l’aurore d’un grand siècle, mais seulement au début de la plus brillante des périodes de déclin.

< leur justesse ; elles ont aussi leur excès. L’une a conduit Chateaubriand à tendre la lyre jusqu’à la raidir ; l’autre a mené Lamartine à l’attendrir jusqu’à l’énerver.

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