MESCHACEBÉ. — LE POETE S’AMUSE
A une grande époque , laquelle pourtant était à quelques égards une époque seconde, Fénelon avait retrouvé par l’étude, par la puissance d’imitation mais sans ap-J parence d’effort, ni même de réflexion, et il avait épan| ché dans son Télémaque le sentiment de ces primitives beautés.
Quand j’ai dit que nul écrivain au xviii' siècle n’avait pressenti cette Poétique élevée et tout à fait digne de son nom, que Chateaubriand remettait en lumière, je me trompe ; il y en avait un qui l’avait retrouvée dans la pra - g tique av e c plus d’art que Fénelon, et pourtant cojnraejui a vec une sorte de simplicité instinctive : je veux parler de 'Be rnâTrïïin ' ^TëaTnfffi èrré 'et de sa chaste et idéale*^" maniéré se couronnant volontiers de l’image antique et rajeunie. Mais la discrétion et la fusion même où cet art s’était offert avaient empêché d’en remarquer tout le prix.
M. de Chateaubriand se présentait donc comme novateur ; il savait ce qu’il avait voulu faire , et il le disait.
commence par un Prologue où la nature de l’A- , mérique septentrionale est décrite en quelques pages. Le Meschacebé ( nom plus harmonieux du Mississipi ) apparaît dans sa majesté et comme une conquête nouvelle de la poésie, qui ne craint pas d’y ajouter à l’instant ses propres merveilles :
« Ce dernier fleuve , dans un cours de plus de mille lieues, arrose une délicieuse contrée , que les habitants des États- Unis appellent le nouvel Éden, et à qui les Français ont laissé le doux nom de Louisiane. Mille autres fleuves, tributaires du Meschacebé, le Missouri, l’Illinois, l’Akansa, l’Ohio, le Waba- ■che *, le Tenase, l’engraissent de leur limon, et la fertilisent
1 Expression de M. Villemain, qui excelle à «es alliances de mots.
2 Le Wabash, et non Wabache, est un des confluents, non du Mississipi, mais de l’Ohio. Quant au Tenase, il s’agit sans doute du Ten-
de leurs eaux. Quand tous ces fleuves» se sont gonflés des déluges de l’hiver, quand les tempètes'ont abattu des pans entiers de forêts, le Temps 1 assemble, sur toutes les sources, les arbres déracinés : il les unit avec des lianes, il les cimente i avec des vases, il y plante de jeunes arbrisseaux, et lance son ouvrage sur les ondes. Charriés par les vagues écumantes, ces 1 radeaux descendent de toutes parts au Meschacebé. Le vieux Fleuve s’en empare, et les pousse à son embouchure, pour y ' former une nouvelle branche. Par intervalle, il élève sa grande voix, en passant sous les monts, et répand ses eaux débordées autour des colonnades des forêts et des pyramides des tombeaux indiens : c’est le Nil des déserts. Mais la grâce est toujours unie à la magnificence dans les scènes de la nature ; et tandis que le courant du milieu entraîne vers la mer les cadavres des pins et des chênes , on voit sur les deux courants latéraux remonter, le long des rivages, des îles flottantes de pistia et de nénuphar, dont les roses jaunes s’élèvent comme de petits pavillons. Des serpents verts, des hérons bleus, des flamants roses, de jeunes crocodiles * s’embarquent, passagers sur ces vaisseaux de fleurs, et la colonie, déployant au ' . vent ses voiles d’or, va aborder, endormie, dans quelque anse retirée du fleuve. »’
Sommes-nous dans l’Amérique du Nord? Sommesnous .aux mers de Délos où nous voyons voguer une théorie? — Suit un tableau des deux rives le plu^
nessee, lequel est encore un des confluents de l’Ohio. (J’emprunterai ces critiques et observations de fait à deux Lettres qui ont paru en 1832 et 1835 dans l'invariable, nouveau Mémorial catholique , publié à Fribourg, et que M. de Saint-Mauris a fait réimprimer en 1837 ; j’en ai déjà dit un mot à la page 130.)
1 Je prends ici le texte de la première édition d'Atala comme plus caractéristique , et je le puis d’autant mieux qu'aucune de mes critiques ne portera sur les points où l’auteur a fait des changements.
2 11 a un faible pour les crocodiles qui reviendront souvent sous sa plume , et il veut ici les rendre intéressants. Les hérons bleus , et surtout les flamants roses, sont très-conlestés ; il n’y en a jamais eu, dit-on , dans ces contrées. Le poète s’amuse.