MANIE DE GROUPER
la réalité, mais en la forçant à plaisir, en nous donnant à croire que ce sont de gros ours, des ours ordinaires, qu’on voit ordinairement dans cette position de buveurs chancelants au haut des branches, et qui font perspective habituelle à l’extrémité des. avenues , s’est heurté à l’invraisemblable ; de môme quand il nous donne à entendre que le Sauvage Chactas a été f’hôte familier de Fénelon et a goûté comme familières les beautés de Bossuet ou de Racine, il passe toutes les bornes et nous avertit que nous sommes dans le fictif et le composite. Môme dans le poëme , j’aimerais plus de vérité.
I Nous touchons ici à la clef, à l’une des clefs du procédé ■ de M. de Chateaubriand , à l’un de ses défauts les plus i brillants et les plus saillants. Il importe* d’abord d’y in- ' sister et de le bien définir. Que M. de Chateaubriand excelle à choisir, à rassembler vingt traits épars dans l’observation et à en composer un tableau achevé où rien ne manque, je suis loin de le nier, et c’es^ là une des gîoïres de son pinceau. Nous n’avons pas oublié ce magnifique et parfait tableau du camp romain en Germanie dans le récit d’Eudore, où chaque trait concorde si justement à son point et vient accomplir l'ensemble. J’admire donc et je salue les succès du grand peintre, mais je note l’excès et l’abus de la manière.
Les critiques qu’on a faites des premières pages A'Atala, quant au peu de fidélité du dessi n et des couleur^ d émontrent que l’auteur n’a pas cherch é l'e xactitude p ittojesq pe rée lle ; qu’après une vue générale et rapide, il a r emanié d’autorité ses souvenirs et disp osé à son g ré | pf'n' r hp * in-wgrr^ réfl échies moins encore dans sa m^moire que dans son imagination; qu’il ne s’est pas fait fauté de transporter à un fleuve ce qui est vrai d’un autre, de dire du Meschacebé ce qui serait plus juste de l’Ohio, d’inventer en un mot, de combiner, d’agrandir; if à fait
acte de poste et de créateur *. Ses amis de 1800 avaient raison de dire de lui à cet égard : « Chateaubriand peint i les objets comme il les voit, et il les voit comme il les > | aime. » 11 faut bien certes accorder quelque chose à la 4 magie du talent. L’imagination des grands poètes et peintres est comme un lac où les objets naturels se réfléchissent, mais où ils se réfléchissent avec quelques conditions nouvelles qu’ils n’ont pas strictement dans la réalité. Il est parlé dans un vieux roman français 2 d’une fontaine merveilleuse dans laquelle se réfléchissait tout un verger, non pas seulement les objets du bord, mais tous les arbres, fleurs et buissons contenus dans l’enclos, si éloignés qu’ils fussent t l’imagination du grand peintre-poète est un peu ainsi. D&uée d’une force pareille à celle du cristal merveilleux, elle rapproche, elle détache, et va saisir les objets en les réfléchissant; elle les groupe; elle compose en un mot le paysage, au moment môme où elle le rend en couleurs fidèles. Voilà ce qu’il faut se dire toutes les fois que l’on considère les tableaux de la nature réfléchis dans une imagination ou une sensibilité d’artiste; ce n’est pas un miroir parfaitement uni et simple, c’est toujours un miroir plus ou moins enchanté. Qu’il le soit du moins de manière, en nous émerveillant , à ne pas trop forcer les vrais rapports, et à paraître respecter ces douces harmonies naturelles qui ne sont ennemies ni de l’éclat ni de la grandeur.
» La nuance que j’ose désirer peut paraître subtile, mais elle n’est pas vaine; j’en ai pour garants les plus grands des noms de poètes restés chers à la mémoire des hom-
Lcs poètes ne font guère autrement; et Lamartine, à sa manière, n’a fait autre chose, dans certains paysages alpestres de Joccltjn. qu’assembler des contrastes et des impossibilités que savent dénoncer au premier coup d’œil les personnes habituées à la vie des montagnes.
2 Le Roman de la Rose.