‹ Lettres à la Princesse (volume 2)Chapitre 91 sur 194 · DEUX MOTS DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE · texte numérisé non relu

DEUX MOTS DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE

mes : je voudrais qu'on pût dire du talent qu’il est un enchanteur toujours , et jamais un imposteur.

Les images chez M. de Chateaubriand sont belles, éclatantes, grandioses, mais elles concourent souvent à formerun groupe un peu raide et un peu factice à la manière de la peinture de l’Empire , à la manière des groupes de David ou de ce Girodet qui a si bien traduit aux yeux Atala. La nature se groupe aussi, mais moins artistement, avec des formes et dans des poses d’un relief moins accusé.; s’il faut presque toujours que l’art intervienne pour accomplir ce qui n'est que commencé et épars dans la ' nature, s’il faut qu’il lui prête un peu la main pour mieux \ détacher le tableau, il ne faut jamais qu’il lui prête mainforte , pour ainsi dire. Le coup de ciseau qui achève la statue naturelle doit être délicat et souvent insensible.

Ceci rappelle un mot de Bernardin de Saint-Pierre qui touche au vif Chateaubriand et qui jette du jour sur les r

rapports exacts qu’ils ont entre eux. Un matin de 1810, «* un jeune Suisse 1 arrivé depuis peu à Paris et adorateur des œuvres de Bernardin de Saint-Pierre alla à lui; et comme font les jeunes gens tout pleins de leur enthousiasme, il l’assiégeait de questions curieuses sur ses écrits, sur sa manière de composer, et il en vint ensuite à lui demander ses jugements sur les ouvrages célèbres du jour:

« Que pensez-vous de M. de Chateaubriand? » — Je l’ai • peu lu, répondit Bernardin de Saint-Pierre ( les grands auteurs une fois arrivés à la gtoire se lisent et ne lisent guère qu’eux- mêmes) , je n’en ai lu que des extraits; mais il a l’imagination trojJjn&uJ». Ce mot est jus^c et charma ût^e { j eTaîme* rm eux que cet autre mot qui serait

injuste et qu’on lui a prêté : « Oh ! moi, la nature neirî’a

* M. Henri Piguét. (Voir Portraits littéraires , tome Iï, page 137, • «

1844, et page 139 de la dernière édition, 1862.)

donné qu’un tout petit pinceau, mais M. de Chateaubriand . « a une brosse » Bernardin de Saint-Pierre a bien pu dire les deux mots qui ont au fond le même sens, mais tenons-nous-en au premier.

Pour corriger cependant l’effet de ces mots dont le moins dur est encore piquant, je veux citer d’autres jugements pleins de grâce et de justesse sur tous deux, des jugements sortis de cette petite société d’élite dont j’ai parlé. Dans une conversation avec Chênedollé, le 2Iévrier 1807 , Joubert disait :

« L’ouvragé" de M. de Saint-Pierre ressemble à une statue de marbre blanc, celui de M. de Chateaubriand à une statue de bronze fondue par Lysippe. Le style djr premier est plus poli ; celui du second plus coloré. Chateaubriand prend pour matière le ciel, la terre et les enfers : Saint-Pierre choisit une terre bien éclairée. Le slyle de l’un a l’air plus frais et plus jeune ; celui de l’autre a l’air plus ancien : il a l’air d’être de tous les temps. Saint- Pierre semble choisir ce qu’il y a de plus pur et de plus riche dans la langue : Chateaubriand prend partout, même dans les littératures vicieuses ; mais il opère une vraie

1 Voici toute l’anecdote : « Malgré le charme et la douceur répandus dans ses écrits, Bernardin de Saint-Pierre avait, comme on sait, un amour-propre fort irritable. A l’époque de la publication et de la grande vogue du Génie du. Christianisme, il fut Invité à un dîner très-nombreux. Pendant le repas , tous lès convives s’extasièrent à l’envi sur le mérite du nouvel ouvrage. A la fin, on voulut bien cependant s’, (percevoir (iue Fauteur de Paul et Virginie était présent, et; on lui ad ressa quelques paroles obligeantes. 11 répondit que l’on était bien bc n de se rappeler ses ouvrages; qu’ils ne pouvaient, sous aucun rapport , être mis en parallèle avec le Génie du Christianisme ; que la nature îelui avait donné qu’un petit pinceau , tandis que M. de Chateaubriand avait une brosse. ».( Revue Britannique, 182G, tome Vil, page 357, e (trait du .Xewmonthly Magazine.) — Le peintre Vicn disait, mais plus doucement, de son élève David qui le détrôna : « J’ai entr’ouvert la | orle, David l’a poussée. » '■

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