TROIS AGES DANS L’ORDRE DES IMAGES POÉTIQUES
raison de leurs deux procédés, comme peintres, ne serait que le commentaire et le développement de cette parole.
Prenez Paul et Virginie et relisez-le en même temps qa’Atala. Je ne parle pas encore de l’intérêt et du genre d’action, je ne parle que de la manière extérieure de j peindre et des images du tableau : vous saisissez à l’instant la différence. L’image, chez Chateaubriand, se détache volontiers et se pose ; elle se dresse comme une colonne et dit : Regardez-moi, admirez-moi! L’image, chez Bernardin, se fond davantage au récit et insensiblement le couronne.
Je distinguerai trois grandes manières et comme trois âges dans les images et les comparaisons des poètes.
, Le premier âge, la première manière, qui est la plus | grande, nous offre les images dans le goût d’Homère ou j des poètes hébreux, de ces similitudes vastes, naturelles,
! qu: n’expriment le rapport des choses que par un côté | essentiel, et qui pour le reste vont d’elles-mêmes, conti- ) nuant sans plus se préoccuper du rapport, et comme 1 s’oubliant. Cet ordre d’images ressemble en réalité à la nature , qui a des harmonies et non des symétries, et qui ne sait ce que c’est que de calquer ’. — Pindare, les
1 J’indiquerai seulement quelques-unes des comparaisons homériques : celle d’Euphorbe à la belle chevelure, de ce jeune guerrier qui tombe dans la mêlée ( Iliade , liv. xvii, v. 50), comparé au jeune olivier florissant, nourri dans l’enclos qu’arrose une source abondante ; mais ici les détails mômes des deux objets correspondent encore assez exactement. Une comparaison plus hardie , plus libre, et non moins fidèle, est celle d’Ulysse en Phéacie prêt à partir le soir môme pour revoir Ithaque , et retournant souvent la tête durant le dernier festin pour voir si le soleil n’est pas bientôt couché ( Odyssée , liv. xm, v. 28); Homère le compare au laboureur qui, après une rude journée, voit avec désir le coucher du soleil pour s’en aller prendre son repas du soir : et les genoux lui font mal en marchant. — De même la joie, l’étreinte de Pénélope reconnaissant après bien des doutes et embras-
Chœurs des tragiques, rentrent par l’art et sous forme d’enthousiasme lyrique dans èette large et libre manière des comparaisons premières, et sans les offrir aussi naturelles , ils les laissent aussi abondantes, ils les ont aussi flottantes et indéterminées.
Le second ordre et le second âge des comparaisons et des images nous est figuré dans sa perfection chez Théo- /crite, chez Virgile et chez les modernes de L’école de Vir-
! giie. Ici l’image est accomplie et définie; elle se rapporte plus nettement et jusque dans le détail à son objet, mais elle Sè fond encore dans l’ensemble et ne fait point de ces saillies trop exactes, trop symétriques, qui avertissent de l’artifice et qui ressemblent quelquefois à une gageure et à un jeu. Cette seconde manière devient un peu étroite, un peu courte , et un peu juste dans l’école moderne des ’ Pope et des Boileau : l’image est ordinairement exacte et parfaite, mais elle n’est pas ample.
I La troisième manière et le troisième âge des compa- ! raisons et des images , nous y touchons avec Chateaubriand : sous prétexte de revenir à la première manière, toute naturelle et toute grande, l’artiste s’attache à modeler, à mouler plus qu’il* ne faut, et à saisir les regards.
I Une imagination puissante^ souvent aimable, naturelle- / ment grandiose, se Complique de bizarre et de gigantes- ‘ que Des images extrêmes, qu’il ne faudrait employer
sant Ulysse est comparée à celle de pauvres naufragés dont, le plus grand nombre ayant péri, quelques-uns à grand’peine atteignent et embrassent le rivage ( Odyssée, liv. xxm, v. 233). Tout peut différer dans les détails, tout excepté le ton principal, le sentiment profond.
1 Pour étudier le procédé de Chateaubriand à sa source, il faut surtout lire les Aatchez; c'est là qu’on saisit àrla fois dans toute sa fécondité et dans tout son abus le retour à la comparaison homérique : l’étude y est à nu. Jamais, pour parler le langage de l’atelier, le chic homérique n’a été poussé plus loin. Il y a dans l es Nat chez p lus d'images et de comparaisons qu’il n’en faudrait pour défrayer plusieurs