UNE IMAGINATION TROP FORTE
que lorsqu’on y est comme contraint pour rendre plus fidèlement sa pensée, reviennent sans nécessité sous la plume, et, comme elles dépassent le but, elles ne peuvent paraître que forcées *.
Une imagination trop forte particulièrement ( dans le même sens qu’on dit une vue’ouune lunette trop forte) détache, découpe trop les objets, les rapproche et les tire à soi dans une saillie qui éblouit, qui offense parfois le regard plutôt que de le reposer et de le réjouir. Ce trop de saillant des images, M. de Chateaubriand le corrigera bien souvent, notons-le d’avance , par l'harmonie des sons, par les effets merveilleux et vagues qu’il excelle à en tirer. C’est ainsi que M me de Staël a pu comparer l’effet de son
poèmes épiques. — Soumet, imitateur et parodiste à son tour (parodiée sérièui) de Chateaubriand en ses vastes Épopées en vers, disait dans le déshabillé , quand on le louait de certaines de ses comparaisons et descriptions qui avaient grand air : « Oui, il y a de la gabegie homérique. » * • • . •
• Je veux donner un petit exemple de ce que j’appelle des images forcées. Se représentant , dans une des Préfaces de l’Essai, comme atteint d’un mal mortel au moment où il le composa , il disait : « L’amertume de certaines réflexions n’étonnera plus i un écrivain qui croyait toucher au terme de la vie , et qui, dans" le dénûment de son exil, n’avait pour table que la pierre de son tombeau, ne pouvait guère promener des regards riants sur le monde. » L’image est un peu solennelle , je l’ai déjà remarqué ; mais elle est énergique , elle se rapporte à une situation vraie; on peut à la rigueur en être touché et y voir une expression de détresse. Mais qu’est-ce? voilà que je retrouve justement cette même image dans la sixième des Études historiques ; c’est à la fin d’une page brillante où l’auteur a précisément appliqué aux événements de l’histoire ce même procédé d’assemblage et de groupe un peu forcé que nous lui avons déjà vu appliquer aux circonstances du^ désert et des forêts d’Amérique. Après avoir parlé du grand boulever-l sement du monde aux rv* et V e siècles, et avojr montré comment les hommes de ce temps, poètes, rhéteurs, rêveurs, ambitieux, trouvaient pourtant moyen de méner leur train de vie à travers cette ruine générale : « Enfin , ajoute-t-il, il y avait des historiens au’ fouillaient comme moi les archives du passé au milieu des ruine présent , qui écrivaient les annales des anciennes révolutions
style à celui de l ’ harmonica qui a une action directe sur les nerfs. M me de Beaumont disait plus tendrement :
« Le style de M. de Chateaubriand me fait éprouver une espèce de frémissement d’amour : il joue du clavecin sur toutes mes fibres. »
J’ai parlé de Bernardin de Saint-Pierre : celui-ci est tout à fait de l'école de Virgile pour les images. Je ne prétends pas, en opposant ainsi d’abord Bernardin de Saintî>ie»re à Chateaubriand, faire comme Chénier et les adversaires; je n’entends pas décidé ment l e lui préférer :
( Ch ateaubriand es t un géni e^n@nOlmpte§^issa^ en définitive et bien autrement varié que Bernardin. Ce dernier d î â!ÏÏëïïrirâ aussi ses défauts; il en a même dans ce charmant et accompli poëme , dans cette pure idylle de Paul et Virginie. Bernardin de SaiûfcEiê.rre déclame av „ ec Jî]. us douecur, mais il déclame quelquefois aussi.
Il'est atteint de cette pBTTànllii'opie et de cet optimisme assaisonné de misanthropie, qui à la fois s exagère la bonté de l’homme naturel et la bienfaisance de la nature, et s’en prend d’un ton aigre-doux à la société et à 1 histoire. Il a sa légère manière de mauvais goût enfin : il aime les petites devises, les emblèmes, le langage allégorique des fleurs, il en veut aux monuments des rois ; mais en le lisant, rien de tout cela ne choque, \ant il le revêt de couleurs douces, de tons suaves et de mélodie. En images
jes révolutions nouvelles ; eu* et moi prenant pour table dans l’éiiücc croulant la pierre tombée à nos pieds, en attendant celle qui devait écraser nos têtes. » Cetle dernière image vient bien à la lin, mais j’y reconnais à peu de chose près la pierre du tombeau de tout à l’heure ; je vois l’artiste , l’écrivain qui se pose pour l’effet, et je nie méfie. Que sera-ce donc lorsque , pour la troisième fois, la même image reparaîtra en tête des Mémoires d’Outre-tombe : « Les tempêtes ne ■ont laissé souvent de table pour écrire que l’écueil de mon nau- » Oh ! pour le coup, je connais le procédé, et cette pose funèbre touche plus.