‹ Lettres à la Princesse (volume 2)Chapitre 96 sur 194 · BERCEAU DE PAUL ET DE VIRGINIE · texte numérisé non relu

BERCEAU DE PAUL ET DE VIRGINIE

pourtant, il est maître ; il est de la famille des peintres excellents et modérés qui ont su tout concilier et tout unir.

Nous avons vu l’avant-scène pleine de magnificence et de grandeur qui va servir de cadre et de fond à Atala. Rappelons et plaçons en regard le cadre plus modeste, plus resserré, mais si parfait de contour, si délicieux de lumière et de sérénité, qui s’ouvre au début pour accueillir l’enfance dePaulet de Virginie (j’essaye en vain, pour abréger la citation,- d’y retrancher quelque chose ; il n’y a moyen de rien omettre ) :

« Sur le côté oriental de la montagne qui s’élève derrière le Port-Louis de l'Ile-de-France, on voit, dans un terrain jadis cultivé , les ruines de deux petites cabanes. Elles sont situées presque au milieu d’un bassin, formé par de grands rochers, qui n’a qu’une seule ouverture tournée au nord. On aperçoit à gauche la montagne appelée le Morne de la Découverte, d’où l’on signale les vaisseaux qui abordent dans file , et, au bas de cette montagne , la ville nommée le Port-Louis; à droite, le * chemin qui mène du Port-Louis au quartier des Pamplemousses; ensuite l’église de ce nom, qui s’élève avec ses avenues * de bambous au milieu d’une grande plaine; et, plus loin, une forêt qui s’étend jusqu’aux extrémités de file. On distingue devant soi, sur les bords de la mer, la Baie du Tombeau ; un peu sur la droite, le Cap Malheureux; et au delà, la pleine mer, où paraissent à fleur d’eau quelques îlots inhabités, entre autres le Coin de Mire, qui ressemble à un bastion au milieu des flots.

« A l’entrée de ce bassin, d’où l’on découvre tant d’objets, les échos de la montagne répètent sans cesse le bruit des vents qui agitent les forêts voisines, et le fracas des vagues qui brisent au loin sur les récifs ; mais, au pied même des cabanes , on n’entend plus aucun bruit, et on ne voit autour de soi que de grands rochers escarpés conqme des murailles. Des bouquets d’arbres croissent à leurs bases, dans leurs lentes , et jusque sur leurs cimes, où s’arrêtent les nuages. Les pluies que leurs pitons attirent peignent souvent les couleurs de l’arcen-ciel sur leurs flancs verts et bruns, et entretiennent à leurs pieds les sources dont se forme la petite rivière des Lataniers.

Toap i. , • 13

Un grand silence règne dans leur enceinte, où tout est paisible, l'air, les eaux et la lumière. A peine l’écho y répète le murmure des palmistes qui croissent sur leurs plateaux élevés, et dont on voit les longues flèches toujours balancées par les vents. Un jour doux éclaire le fond de ce bassin, où le soleil ne luit qu’à midi; mais dès l’aurore ses rayons en frappent le couronnement, dont les pics , s'élevant au-dessus des ombresde la montagne, paraissent d’or et de pourpre sur l’azur des-

f eieux. — J’aimais à me rendre dans ce lieu, où l’on jouit à la fois d’une vue immense et d’im tL solitude prof onde. »

Dès l’ouverture , voyez 1 les deux aspects de l’histoire touchante sont déjà présagéset réfléchis dans le paysage,

✓ les deux aspects de la viel la mer naufrageuse et l’abri sûr, le bonheur et le malheur, tout est là; du berceau à la tombe , tous les points sont touchés. Ce premier horizon enferme tous les lieux et tous les noms redoutables ou chéris qui vont successivement revenir. La Baie du. Tombeau, le Cap Malheureux et les îlots à fleur d’eafü sont devant nous, pour nous avertir de l’écueil fatal jusqu’au sein de la félicité et de l’innocence.

'En abordant Paul el Virginie, on sent comme à chaque ’ * pas 4 , dès l'entrée , une certaine mesure, une marche cadencée, coupée à de justes moments. Je ne dirai pas que ,cela est coupé par strophes : — oh! non pas; la strophe a quelque chose de trop élancé, de trop altier et trop vertical, pour ainsi dire; mais chaque paragraphe ressemble assez à un couplet harmonieux qui s’enchaîne et se lie aussitôt avec le suivant. uChaquepetit ensemble, on l’a dit , aboutit non pas à un trait aiguisé, mais à quelque image , soit naturelle et végétale , soit prise aux souvenirs grecs; on se figure une suite de jolies collines dont chacurfe est terminée au regard par un arbre gracieux ou par un tombeau *. »

1 Portraits littéraires, 1844, tome II, page 130;— 131 del’éd. de 1862».

Page 1