‹ Lettres à la Princesse (volume 2)Chapitre 97 sur 194 · IMAGES LÉGÈRES DANS BERNARDIN · texte numérisé non relu

IMAGES LÉGÈRES DANS BERNARDIN

Parlant de l’amitié formée dès l’abord entre M mc de La Tour et Marguerite, ces deux intéressantes jeunes femmes, victimes toutes deux des préjugés ou des vices de la société, et qui, de race et de condition inégale, étaient devenues deux sœurs au désert :

« Elles-mêmes, dit le vieillard qui raconte, unies parles mêmes besoins, ayant éprouvé des maux presque semblables, se donnant les doux noms d’amie , de compagne et de sœur, n’avaient qu’une volonté, qu’un intérêt, qu’une table. Tout entre elles était commun. Seulement, si d’anciens feux, plus vife que ceux de l’amitié, se réveillaient dans leur âme, une religion pure, aidée par des mœurs chaste s, les dirigeait vers une autre vie, comme la flamm e . qui s’envole vers le ciel lorsqu’elle n r a plus d’alfment suFlïlerre. »

On songe à peine à remarquer le choix parfait des expréssions si en accord avec les sentiments. Gomme il a les images légères !

Et sur leurs deux enfants qu’elles adoptaient chacune comme une mère , qu’elles allaitaient indifféremment tour à tour : ’ ■ \

« Comme deux bourgeons qui restent sur deux arbres de la même espèce , dont la tempête a brisé toutes les branches, viennent à produire des fruits plus doux, si chacun d’eux, détaché du tronc maternel , est greffé sur le tronc voisin ; ainsi ces deux petits enfants, privés de tous leurs parents , se remplissaient de sentiments plus tendres que ceux de fils et de fille, de frère et de sœur, quand ils venaient à être changés de mamelles par les deux amies qui leur avaient donné le jour. », •

Et plus tard, quand ces deux enfants grandissent, les images , les similitudes riântes se multiplient :

« Quand on en rencontrait un quelque part , on était sur que l’autre n’était pas .loin. Un jour que je descendais du sommet de* cette montagne, j’aperçus, à l’extrémité du jardin,

Virginie qui accourait vers la maison, la tête couverte de son jupon, qu’elle avait relevé par derrière, pour se mettre à l’abri d’une ondée de pluie. De loin je la crus seule ; et m’étant avancé vers elle pour l’aider à marcher, je vis qu’elle tenait Paul par le bras, enveloppé presque en entier de la même couverture, riant l’un et l’autre d’être ensemble à l'abri sous un parapluie de leur invention. Ces deux têtes charmantes, renfermées sous ce jupon bouffant, me rappelèrent les enfants de Léda, enclos dans la même coquille. »

Comme ce capuchon de forme imprévue est aussitôt relevé et sauvé avec grâce ! Comme cela est charmant ,

‘ idéal , familier, chaste et hardi sans qu’on y songe 1

Je n’entre pas encore dans le fond et dans l’action du roman je n’en suis qu’au procédé du peintre et à caractériser sa manière de composer et de grouper.

Qu’on se rappelle] encore cette longue course de Virginie à la Rivière-Noire pour demander la grâce de la pauvre esclave, la négresse marronne , — sa fatigue au retour et ses forces brisées, quand les deux enfants se sentent égarés dans les bois; — qu’on se rappelle ces situations intéressantes, toujours figurées aux yeux par un groupe , par une attitude gracieuse et décente : Paul qui traverse la rivière à gué en portant Virginie sur son dos; ces brodequins improvisés qu’il fait pour elle avec de longues feuilles de scolopendre, et qui protègent un peu contre les meurtrissures ses pieds délicats :

Ah ! tibi ne teneras glacies secet aspera plantas ?

puis à la fin du jour, quand les deux enfants n’en peuvent

plus de fatigue et que Virginie succombe d’épuisement,

1 Dans le livre si mélangé des Confidences de M. de Lamartine , on trouve (livre huitième, paragr. xn-xii) une admirable analyse de Paul et Virginie, une analyse en drame et ett action’, telle qu’un pop te seul l’a pu faire. •

Page 1