‹ Lettres à la Princesse (volume 2)Chapitre 98 sur 194 · ONCTION ET PIÉTÉ DE PINCEAU · texte numérisé non relu

ONCTION ET PIÉTÉ DE PINCEAU

après que Doraingue les a retrouvés, tout d’un coup ces quatre nègres marrons qui se présentent, qui les placent sur un brancard fait de branches d’arbre et de lianes, les enlèvent sur leurs épaules et les ramènent à la case en triomphe, le vieux Domingue marchant devant avec son flambeau. C’est ainsi que chez Bernardin les images ont toutes leur sens et se lient à l’action. L’image est dans ce cas la pensée morale elle-même : Jamais Dieu ne laisse un bienfait sans récompense. Ce groupe enchanteur des deux enfants portés par ces quatre nègres robustes et recon- * naissants sur un brancard de feuillage à la clarté d’un flambeau, c’est l’accomplissement et comme la couronne de l’action, de l’intention première : la moralité se termine aux yeux dans une harmonie sensible.

Bernardin de Saint-Pierre est un génie vraiment virgilien, un peintre qui a l’onction et la piété dans le pinceau; il y joint la discrétion heureuse; c’est le Raphaël de la nature de l’Inde, le Raphaël et le Claude Lorrain des Iles fortunées.

M. de Chateaubriand qui, d’ailleurs, a parlé de lui admirablement dans le Génie du Christianisme, mieux qu’il n’en parlera plus tard dans ses Mémoires 4 ( car il aime à se rétracter sur les éloges qu’il avait accordés dans le premier moment à ses vrais rivaux ), M. de Chateaubriand a dit : « 11 est certain que le charme de Paul et Virginie consiste en une certaine morale mélancolique qui brille dans l’ouvr âge et qu’on pourrait comparer à cet éclat uni-

* « Un homme dont j’admirais et dont j’admire toujours le pinceau. Bernardin de Saint-Pierre, manquait d’esprit, et malheureusement son caractère était au niveau de son esprit. Que de tableaux sont gâtés dans les Études de la Nature par la borne de l’intelligence et par le défaut d’élévation d’âme de l’écrivain l » — Si l’intelligence de Bernardin laisse voir ses bornes et s’il a surtout dans les idées de la monotonie, je ne vois pas en quoi le manque d 'élévation d'âme se trahit dans son noble et pur talent.

forme que la lune répand sur une solitude parée de fleurs. » Et rattachant ce charme à la pensée chrétienne, il essaye d'établir que ces Bucoliques australes , comme il les qualifie avec bonheur, sont pleines du souvenir des Écritures, qu’elles rappellent quelque chose d’ineffable comme la Parabole du bon Pasteur. Il y aurait bien ici matière , si on le voulait, à distinction et à discussion. Le ^Christianisme de Bernardin de Saint-Pierre, après tout,

I n’est autreque celui duVicaire savoyard, un Christianisme qui n’admet pas le mal inhérent dans la nature, et qui ne reconnaît pas la Chute : nous ne savons si M. de Chateaubriand l’entend ainsi ; mais littérairement il a raison, et cette nuance qu’il trouve dans le chef-d’œuvre de Bernardin, il l’a exprimée comme Usait faire. M. Villemain, depuis , dans une comparaison avec le roman de Daphnis et Chloë a faitressortir ce même point de vue, et fait valoir le triomphe.de l’idée morale, de l’idée de pudeur, dans ce que M. de Chateaubriand appelait un peu hardiment les évangéliques amours de Paul et Virginie. Tous deux s’accordent à décerner, à cet égard, au peintre moraliste la supériorité sur les Anciens; et peut-être M. de Chateaubriand, avocat éloquent d’une cause, a-t-il sacrifié un peu facilement Théocrite à l’aimable moderne. Faut-il donc toujours sacrifier un talent à l’autre? Le propre de tout ce qui est vraiment beau est de subsister en soi sans se détruire réciproquementet sans se nuire. Comme je n’en suis ici qu’aux images et que je n’aborde point le fond du récit, je me permettrai de trouver que sur ce point-là, sur ce chapitré de l’imagination, Théocrite tient têteà Bernardin, et qu’en choisissant bien les endroits, il a des tableaux et de ces vues que nul peintre de la nature n’a pu surpasser.

, Ainsi, dans sonidylle huitième, dontle dialogue est entre \ deux enfiints, Daphnis et Ménalque , Théocrite voulant \ peindre l’enfance de ce Daphnis mystérieux et célèbre, le

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