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Ce 5 juin, dimanche.
Princesse,
Je reçois avec reconnaissance votre bonne lettre. Je compte bien aller mercredi à mon ordinaire, et par Enghien; je ne suis pas trèssûr de l’heure et du train par lequel je partirai. Vraiment il y a tant de facilité à arfiver à Saint- Gratien, que je ne voudrais pas que la voiture fît
pour moi double course. Je tâcherai d’arriver vers six heures.
11 y aurait bien à dire sur toute cette affaire de Renan, si mal emmanchée dès l’origine : elle va prêter à mille discours en sens inverse. Cette translation ne devait-elle pas, avant d’être annoncée au Moniteur comme faite, être concertée et convenue avec lui ? Vous voyez les Débats de ce matin. Le ministre, dès le premier jour qu’il a pris possession du portefeuille, a posé en principe qu’un professeur ne pouvait être destitué sans procès. Il s’est lié les mains et ne peut révoquer Renan. Celui-ci va donc rester éternellement titulaire d’une chaire idéale et en l’air!
Je suis occupé, comme un forçat, autour de notre aimable Taine1. — Je vous envoie, Princesse, l’expression de mon respectueux et reconnaissant attachement ; la maison a gardé de votre passage un redoublement de souvenir et comme un doux parfum.
I. Nous suivons dans ces Lettres la marche des Nouveaux Lundis. Voir au ome VIII les articles sur M. Taine.
Vous aurez vu dans les Débats l’article de M. Laboulaye sur l’affaire dont nous causions l’autre jour1 : voilà le point parfaitement posé et élucidé. L’empereur ne peut savoir ces choses; mais il me semble que, même en exécutant ses ordres, on doit prévoir et prévenir des difficultés de ce genre. Que d’inexpérience chez les mieux intentionnés ! — Vous aurez vu aussi sans doute comment M. Clément a parlé des aquarelles *: me voilà plus fier que jamais et pressé de reconquérir ma Madame Lcnoir ou ma Madame Geoffrin , comme l’a appelée et rebaptisée Saint-Victor. — Je ne saisis qu’un prétexte, Princesse, pour
1. Article de M. Ed. Laboulaye, dans le Journal des Débats (n° du 10 juin 1804), sur la révocation de M. Ernest Renan au Collège de France, par M. Duruy.
2. Le même n* du Journal des Débats (10 juin 1804) contenait dans son feuilleton un article de M. Charles Clément sur le Salon de l’année, où il est parlé de l’aquarelle appartenant à M. Sainte-Beuve. (Voir p. 78, la lettre du 10 octobre 1803.)
vous offrir mon respectueux bonjour et l’expression de mon fidèle attachement.
Ce samedi, i heures.
Ma lettre était partie lorsque je reçois le magnifique portrait. Je le regarde et me sens heureux de penser que je l’aurai désormais toujours devant les yeux comme chef-d’œuvre de talent, et comme monument et gage d’une affection qui donne à la vie tout son prix.
TJn contre-temps survient, au moment même, pour la visite de demain soir : je reçois du prince votre frère une invitation pour dîner demain au Palais-Royal. Pourrais-je ajouter à un dîner toujours fatigant un bout de visite trop écourtée?... Je vais demander à M. Zeller de remettre notre visite à lundi, si vous y êtes ce soir-là, Princesse.
Je mets à vos pieds mes reconnaissants et respectueux hommages.
Ce l‘r juillet Î8G4.
Princesse,
Je le relis, grâce à vous et à votre aimable attention. 11 est frappé, chaque mot porte, il n’y en a pas un de trop, mais non plus pas un de moins : c’est parfait. — Je le mets dans mon tiroir, tout au fond, à côté d’un autre portrait aussi aimable que celui-ci est sanglant. 11 fautcacher ces choses et ne pas trop entr’ouvrir ni tiroir ni fenêtre, car elles sont si jolies, qu’elles prendraient aussitôt des ailes. Il m’est évident que vous avez deux crayons : vous devez user quelquefois de celui-ci comme de l’autre, et alterner en peignant, en racontant. Quand la verve prend, quand l’envie vient, sous cette forme comme sous l’autre, il faut y céder. J’espère que vous n’avez pas abandonné l’idée de jeter sur le papier ce que vous savez, surtout aux environs d’une certaine époque tout historique : ne négligez pas ce soin ; de temps en temps une page de plus,
tantôt un récit net et vrai, tantôt un portrait au vif, et cela fera un matin un de ces livres que ne font pas les auteurs et auxquels le temps met un prix infini.
Daignez agréer, Princesse, l'assurance de mon reconnaissant et respectueux attachement.
Ce 20 juillet 18G1.
Princesse,
Quoique mercredi soit mon jour sacré, je viens ■ vous prier de m’excuser aujourd’hui : je suis, vers cette heure de cinq heures, pris moi-même de l’orage chaque jour et un peu au-dessous de moi-même. Avec cela, j’ai une Marie Leczinska1 sur les bras, ce qui n’est pas précisément piquant à faire et je me ressens de cette atonie. Je vous prie, Princesse, de me permettre de reporter cette semaine mon plaisir à vendredi ou samedi : je compte d’ici-là sur un peu de brise.
1. M. Sainte-Beuve veut parler de son article sur Marie leczinska. (Nouveaux Lundis, tome VIII.)
Mais avez-vous lu Sacy ce matin, sur Madame de Sévignè? Quel brave homme d’écrivain ! Comme il aime ses auteurs tout de bon! Il voudrait être en prison avec Mm® de Sévighé! Pas si bête. Mais elle... Et puis il parle très-bien de sa fille. Et puis l’impératrice par-dessus le marché ! Avec tout cela on sent une nature, et on l’aime.
Je mets à vos pieds, Princesse, mon respectueux attachement.