‹ Lettres à la Princesse (volume 3)Chapitre 53 sur 90 · Voici cette lettre essentiellement littéraire · texte numérisé non relu

Voici cette lettre essentiellement littéraire

« Sire, Votre Majesté a daigné, à la veille môme de son départ, me conférer un grand honneur et, j’ose ajouter, un grand bienfait.

» En couronnant par une faveur si haute une carrière purement littéraire, Elle semble avoir voulu honorer la profession même : les Lettres, je me plais à l’espérer, lui en seront reconnaissantes.

» En ce qui m’est plus particulier, Sire, la bonté de Votre Majesté va me permettre de consacrer ce qui me reste d’activité et de force à des études plus suivies, plus élevées et de nature à répondre moins imparfaitement à l’idée d’un grand règne.

» De nouveaux devoirs me sont imposés : je m’efforcerai d’être à la hauteur de ces obligations nouvelles et pour cela j’aurai à me pénétrer surtout des pensées de Votre Majesté, qui ne sont pas distinctes de la grandeur et de la sagesse de la France.

» Veuillez agréer, Sire, l’hommage de ma profonde reconnaissance et de mon dévouement le plus respectueux. »

La littérature témoigna sa satisfaction à M. Sainte-Beuve par de nombreuses marques de sympathie et des félicitations qui lui arrivèrent de toutes parts, môme de l’étranger. Nous retrouvons cet intéressant fragment d’une lettre de M'”' Louise Colet, sur lequel M. Sainte-Beuve avait écrit : « A joindre à

le rappeler. — Aujourd’hui, Académie et Sénat, oh ! c’est trop. Mais demain, vendredi, je serai

mon article Fauriel sur le poüte Manzoni, — tome IV des Portrails contemporains.)

» Villa-Reale-di-San-Lucio, pr^ Caserte (Italie méridionale), 9 mai 18G3.

* ••• Votre nomination avait été annoncée, il y a près d’un ani par les journaux italiens. Manzoni, que je voyais chaque jour à Milan (au mois de juillet dernier), me dit à cotte occasion combien il vous aimait et combien il se félicitait de tout ce (IU| Pourrait vous arriver d’heureux. Il vous était pour toujours reconnaissant, ajoutait-il, de la manière dont vous aviez parlé lui; il vous devait d’ètre connu en France sous un jour favorable. Il me disait tout cela à la campagne sous les beaux ombrages d’un parc qu’il a planté lui-même, il y a soixante ans. Il me parla aussi beaucoup de M. Fauriel ce jour-là et aussi du philosophe (VI. Cousin), à qui il en veut un peu de ne pas être meilleur Italien à l’heure qu’il est, après l’avoir vu si fougueux pour la même cause en 1821. Manzoni est resté immuable; il veut la liberté et l’unité italienne complètes. Quel grand esprit et quelle admirable tête de vieillard ! La conversation revint sur votre compte pendant lediner. « Si vous avez » occasion d’écrire à M. Sainte-Beuve, me dit-il, ne man- » quez pas de lui répéter mes sentiments pour lui et la joie » que j'aurais de le voir et de le recevoir ici. » Je voulais vous écrire tout cela à cette époque, en vous félicitant de votre nomination au Sénat; mais les journaux la démentirent quelques jours après. Cependant, désirant que les paroles de Manzoni vous parvinssent, je les adressai à M. Camille Doucet pour vous les lire, et j’espère qu’il n’y aura pas manqué. »

libre, j’espère, un peu plus tôt, et je pourrai arriver à Saint-Gratien , délivré de tous soins et heureux, Princesse, de vous saluer.

J’envoie devant mes hommages avec l’expression de mon respectueux et tendre attachement.

Ce vendredi 23 juin.

Princesse,

J’écris àM. Giraud lui- même pour lui demander une explication. Je soupçonne que c’est seulement une mesure d 'âge. Le coquet ne nous en aura rien dit. Si c’est cela, la loi est absurde qui inutilisé de tels hommes dans la chaire avant le temps.

La jeunesse, de tout temps, a été outrecuidante, mais de nos jours, et littérairement, cela passe tout. Le plaisant est qu’ils veulent faire d’une pierre deux coups et mettre leurs plaisirs en art, leurs polissonneries en pièces de vers ou de comédie, pour qu’on les applaudisse pardessus le marché et y gagner honneur et argent. C’est trop. Lejeune de M... est un charmant

jeune homme, mais ses vers que j’ai lus sont l’enfance même. L’autre joli jeune homme aux gants blancs ne doute de rien. C’est un fat. Eh ^eu, nous, critiques, nous avons à nous démêler avec ces mêmes prétentions qui nous reviennent en livres : et nous devons être attentifs, car il peut y avoir dans le nombre de vraies semences de talent. Mais je suis incapable d’entendre de telles lectures jusqu’à la fin : non, je ne le puis. En livres, passe ! on lit du pouce ; en face et en personne, c’est trop !

o le pousse tant que je peux toutes mes corvées, en aspirant au jour où je serai libre : ce Discours SUr les prix de vertu 1 est mon cauchemar pour le moment. Aura-t-on donc toujours un cauchemar? il me semble qu’on ne fait qu’en changer.

Sacy a été galant pour moi aussi, Princesse ! je lui ai dit hier que j’avais lu une page de sa lettre.

Je mets à vos pieds, Princesse, l’hommage de mon respectueux attachement.

1. Voir Nouveaux Lundis, tome IX, le Discours sur les Prix de vertu, lu par M. Sainte-Beuve à la séante annuelle de l’Académie française le 3 août 1805. — Il commençait à le préparer.

GXII

Princesse,

Ce 20 juin.

J’ai vu M. de Calonne, qui a été bien reconnaissant de l’accueil et de l’attention qu’il a obtenus de Votre Altesse. L’attention ! c’est la chose la plus rare, la plus précieuse souvent à obtenir. Dans le cas présent, si le ministre écoute et veut bien y songer, il reconnaîtra :

Que détruire ce qui essaye de se fonder depuis dix ans est le parti le plus court, non le meilleur;

Que ne laisser subsister qu’une seule et unique Revue, c’est en quelque sorte consacrer le monopole qu’elle affecte déjà;

Que, si bien faite que soit cette autre Revue, elle n’est pas aux mains des amis; qu’il y a quantité de sujets qui ne sauraient y être traites qu’à un point de vue opposé à celui du gouvernement;

Que réduire les écrivains amis du gouvernement et qui ont un travail un peu étendu à

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publier, à n’avoir pour asile que le foyer même de l’adversaire, c’est les décourager, leur rendre la tâche impossible, déclarer en quelque sorte qu’il n’y a pas d’école gouvernementale possible, qu’il n’y a que l’opposition, et que bien sot est celui qui ne choisit pas ce cadre, etc., etc.

Pareille chose a eu lieu dans l’instruction publique. M. Duruy à son début a agi absolument comme s’il y avait eu dans l’État un changement par en haut du tout au tout.

Et les choses vont pourtant, et le pavillon est glorieux et flottant, et la marche presque triomphale; mais, pour qui voit de près et réfléchit, que de remarques qui font naître le sourire de l’ironie! — Il faut se dire que presque de tout temps il en a été ainsi.

Cette session s’éternise : le soleil est de plus en plus ardent. On a des besoins de calme, de fraîcheur, d’eau vive et de fontaine. — Je vais ce soir entendre pour la première fois l'Africaine : voilà un singulier remède. Nous aussi, simples humains, nous commettons nos petites absurdités.

Je m’oublie à raisonner et à déraisonner,

Princesse ; à mercredi, une heure de fraîcheur. Je mets à vos pieds l’hommage de mon respectueux et fidèle attachement.

Princesse,

7 juillet.

Quoi qu’on puisse dire, j’étais hors de combat hier encore : l’orage m’a averti que tout simplement je suis un baromètre. Heureux ceux qui, comme ce jeune M. Lebrun, se moquent du soleil et font la pluie et le beau temps! Je l’enviais hier en le voyant si allègre et si alerte au départ.

Sacy a été un messager de Votre Altesse, des plus aimables et des plus pathétiques.

Mais je croyais. Princesse, que vous aviez lu ces livres de MM. Erckmann-Chatrian. Je m’étais même avancé jusqu’à dire à ce dernier, M. Chatrian, que Votre Altesse le verrait avec plaisir. J’étais bien un peu étonné que le Conscrit de 18i3 eût passé si coulamment ; mais je m’é-

A LA PMNCESSE.

tais dit que la Princesse prise le talent et la vérité avant tout. Ce M. Chatrian est très-bien et, attaqué à fond, il aurait de quoi se défendre : il est de Phalsbourg même, et ce premier roman doit être une réalité.

Renan est revenu avec une teinte de soleil, et amoureux d’Athènes.

Le Sénat travaille à force, j’ai Pair de m’en mêler.

Je mets à vos pieds, Princesse, l’hommage de mon respectueux et tendre attachement.

Ce mardi soir et mercredi matin.

Princesse,

J’éprouve ce soir et j’ai eu toute la journée une fatigue extrême que j’attribue à la chaleur; je crains de ne pouvoir demain suffire à la journée, et je vous prie de m’excuser si je ne suis pas arrivé pour l’heure du dîner. C’est que je n’aurai pu. Je m’effraye un peu de cet accroissement de paresse de corps. Il semble que je n’ai plus

désormais pour partage après quelques heures de travail qu’un repos inerte. Aujourd’hui, je voudrais faire acte de présence au Sénat, où vient M. Rouheret oùilsediscute une question intéressante. Cette sortie dans le milieu de la journée va me compter déjà comme un excès.

Princesse, je m’oublie à vous conter mes ennuis au milieu du contentement même que vous m’avez fait. J’irai me dédommager dans un des derniers jours de la semaine où je me sentirai plus dispos.

Je mets à vos pieds, Princesse, l’hommage de mon respectueux attachement.

Pardon, j’avais commencé cette lettre hier soir, et je l’avais interrompue en me disant que la nuit me reposerait : point. — On brûle ici dès le matin.

Ce lundi 31 juillet.

Princesse,

On est heureux de vous savoir de retour : la semaine à Paris a paru longue. Je l’ai presque

toute passée, couché et allant de mon canapé à ma table de travail et revenant souvent au lit de repos.

Je n’ai pas vu M. Giraud, que je crois bien en course et inspection.

Vous serez revenue, j’espère, avec surcroît de vie, de joie, de santé morale et autre.

Si vous me le permettez, j’arriverai mercredi un peu avant l’heure du dîner, et je vous demanderai d’écouter en tête-à-tête pendant une demi-heure ce discours du lendemain *.

Je suis tout à vous, Princesse, avec des sentiments de reconnaissance et de respectueux attachement.

CXY1

Princesse,

Ce 4 août 1865.

Vous êtes la bonté même. Je passe par dessus les scrupules et j’écris à M“e G... votre bonté.

1. Le Discours sur les prix de vertu, dont il vient d’être question, page 155.

Elle mérite de vous en savoir tout le gré ; elle a du cœur, et, quoiqu’un peu grossière et violente, elle a du bon et votre action la touchera pour la vie 1 ...

Revenons à la vertu. Hier, les choses se sont bien passées : je suis sorti de ce défilé sans encombre. Malgré tout. Princesse, je n’ai pu vous regretter, car vous auriez eu de l’impatience et de l’ennui à certains moments. Toute la séance, d’ailleurs, a été de bonne compagnie.

Ce grand Carthaginois Flaubert est le meilleur cœur qui existe; ce doit être une grande douleur pour lui, car il aime cette nièce presque paternellement *.

J’écris à M“e Taine pour avoir le renseignement précis. Je vous l’enverrai, dès que je l’aurai.

Daignez agréer, Princesse, l’hommage de mon tendre et respectueux attachement.

t. C... crut devoir refuser les présents de la princesse elle n’avait sollicité qu’une indemnité littéraire du ministère d’État.

2. Allusion à un deuil de famille que venait d’éprouver M. Gustave Flaubert.

Princesse,

Ce 5 août.

Voici la note que je reçois à l’instant de la mère de Taine.

Vous êtes une providence à tous ; vous parlez et vous agissez.

La circulaire de M. de la Valette est bien. — Mais pourquoi s’en va-t-il à la veille du 15 août? Il évitera ainsi bien des sollicitations, bien des ennuis ; mais est-ce que les ministres ne sont pas faits pour écouter tout le monde, pour être ennuyés ? — On en prend trop à son aise. Le maître est trop débonnaire à l’intérieur.

Je suis à en finir avec le Louis XV et le Noailles1 : quel triste siècle en politique que ce siècle-là !

Je vous offre, Princesse, l’hommage de mon tendre et respectueux attachement.

i. Voir l’article des Nouveaux Lundis, t. X, sur la Corres pondance de Louis XV et du maréchal de Noailles (31 juil let 1803).

Princesse,

Ce 6 août.

Le discours est simple et parfait. II n’y a que deux points où je voudrais une retouche.

L’expression ternissent la vie , est belle et j uste, mais le mot d 'écueils qui suit immédiatement n’y a pas de rapport ni d’analogie. Il y a aussi des règles pour l’art du style.' Deux images disparates ne sauraient se rapprocher, fussent-elles justes chacune à part; je propose donc le mot d'ennuis au lieu d’écueils, et je mettrais plus loin l’idée d’écueils, sous la forme moins physique de périls. Ainsi le mot ternir , qui est beau et vrai, atout son effet, et rien ensuite ne vient le contrarier et le déjouer.

— Un autre point : les lauriers sont un peu brusques et ne sont pas amenés suffisamment. J’aime assez ces lauriers, puisqu’il s’agit de filles de la Légion d’honneur1; mais je propose de les

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