‹ Lettres à la Princesse (volume 3)Chapitre 89 sur 90 · CCXLVII · texte numérisé non relu

CCXLVII

Ce 10 juin 1808.

Princesse,

Il m’arrive la chose la plus bouffonne. La princesse J..., que si bien vous connaissez et qui n’est jamais en reste de gros compliments, m’en fait un ces jours-ci : je réponds poliment; làdessus, la dame n’y tient pas et m’envoie trois de ses cahiers manuscrits intimes où elle raconte sa vie, ses journées, ses conversations, et ne fait grâce de rien. Or, en feuilletant ce précieux cahier, qui me vient pour recueillir un éloge de plus à l’adresse de son auteur, et en le parcourant, je tombe sur une page où je suis traité

(oui, moi-même) de la manière la plus grossière, la plus calomnieuse : je joins ici copie du passage, afin que vous puissiez juger, Princesse, jusqu’où vont la badauderie et l’étourderie de la personne qui communique de pareilles confidences sans se souvenir de ce qu’elle y a mis. Le hasard est souvent fort spirituel.

On est heureux d’avoir un aperçu de ces aménités qui s’imprimeront, comme évangile, le lendemain du jour où l’on ne sera plus, afin d’en montrer par avance l’absurdité. — Il est vrai qu’on en débitera bien d’autres. C’est ce qu’on appelle la réputation. — Je renvoie le cahier à la princesse J... en le biffant à cet endroit et y mettant à la marge deux ou trois notes péremptoires. — Ce ne sont pas les oiseaux de Saint- Gratien qui gazouillent de telles choses dans leur charmant ramage.

J’ai vu M. Lebrun, Phillips et M. Giraud, avec qui nous avons parlé d’Éden.

Vous qui aimez les lectures sérieuses, vous pourriez, Princesse, essayer des Mémoires 1 de

1. M. Sainte-Beuve leur a consacré trois articles dans le tome XI des Nouveaux Lundis.

Malouet : il y a des passages intéressants, et en sautant par-ci par-là, on se fait une idée juste de la société du temps et des débuts de la Révolution. L’auteur était un honnête homme.

Veuillez agréer, Princesse, l’hommage de mon tendre et inviolable attachement.

Ci-joint le passage du a hier manuscrit tome IX, intitulé : Notes et souvenirs de la princesse J..., — lequel cahier a été communiqué par elle à M. Sainte- Beuve pour s’en régaler. Elle avait oublié la dragée qu’elle y avait mise.

« (4867. Avril, 24.) Mme de B..., née de C...et mère de M"'*deS..., reçoit tous lesjoursdequatreàsix heures. Elle a toute sorte de nouvelles qu’elle débite sans nommer les personnes de qui elle les tient. Voilà ce qu’elle m’a raconté sur Sainte-Beuve : « 11 mène, malgré son âge, » une vie crapuleuse ; il vit avec trois femmes à la fois, qui » sont à demeure chez lui. » Sainte-Beuve m’a laissé des cartes, m’a écrit, mais ü n’est jamais entré dans mon salon. Il est admiré comme écrivain, estimé comme critique : quand il a parlé d’un livre, son jugement est accepté; mais, comme considération personnelle, il n’en a pas. Il a fait des pieds et des mains pour entrer au Sénat, duquel pourtant il se moquait. — 11 a écrit du mal de personnes qui lui avaient fait beaucoup de bien. — 11 passe pour très-gourmand; et, comme je l’ai dit plus haut, sa vie privée est très-immorale. — M. Sainte-Beuve n’a

qu’un Dieu, le plaisir; il n’a aucune conviction religieuse, et, un jour, en parlant de l’homme du peuple et de lui-même, il disait : « L’homme sans éducation est » une fleur des champs, tandis que je suis une fleur de » serre 1. »

J’ai répondu :

» Princesse,

» J’ai l’honneur de vous renvoyer les cahiers manuscrits que vous m’avez fait l’honneur de me communiquer. Le hasard est quelquefois malin et spirituel. 11 l’a été cette fois, vous en conviendrez vous-même, en me donnant l'occasion de lire, et par vos soins mêmes, princesse, certaine note me concernant et qui n’est pas due tout entière à Mme de B... Je serais tenté de vous en remercier. ' Cette circonstance me permet, en effet, de vous faire observer, princesse, que, si je ne suis jamais entré dans votre salon, ce n’est pas faute assurément d’y avoir été convié par vous. Ce n’est donc point à mon peu de considération, comme vous dites, que j’ai pu devoir de n’y être point admis, mais à une discrétion de ma part et à un éloignement instinctif dont j’ai à me féliciter aujourd’hui.

» Quant aux autres inculpations graves dont vous n’avez

pas craint de salir votre plume, il en est qui se réfutent

d’elles-mêmes. Comment se pourrait-il que j’eusse tout

fait des pieds et des mains pour entrer au Sénat, quand «

1. Je n’ai jamais pu dire une telle bêtise : un homme n’est pas une fleur .

je n’ai jamais fait d’article sur Y Histoire de César, n’imitant point en cela M. de ... et M ?

» Quant aux convictions religieuses, vous-même, princesse, m’avez plus d’une fois mis sur ce sujet, quand j’ai eu l’honneur de vous rencontrer. Et je puis dire qu’à la crudité avec laquelle vous vous exprimiez, il n’eût tenu qu’à moi de vous juger beaucoup plus irréligieuse que je ne demanderais jamais à une femme de le paraître.

» Ma vie privée a un avantage; si elle a ses faiblesses, elle est naturelle et au grand jour. Or, l’histoire des trois femmes à domicile est une légende vraiment herculéenne, et dont je n’ai pas à me vanter. De tout temps, ç’a été faux et archifaux, comme le savent tous les amis qui m’ont visité, même en mes beaux jours.

» Ce qui me choque peut-être le plus dans ce passage si indigne de votre plume, c’est le mot que vous me prêtez. Quoi^ j’aurais dit qu’un homme sans éducation est une fleur des champs , tandis que, moi, je suis une fleur de serre! Non, non, croyez-le bien, princesse, je n’ai jamais pu dire ni penser qu’un homme fût une fleur. Je réserve ces images pour un sexe différent.

» Veuillez agréer, princesse, l’hommage définitif d’un respect qui n’aura plus lieu de s’exprimer.

» SAINTE-BEUVE,

GGXLIX

Ce 18 juin 1868.

Princesse,

La dame est dans tous ses états : elle a reçu avant-hier soir le paquet, accompagné d’une lettre courte, mais définitive. Elle m’a envoyé hier M. L..., que j’ai achevé d’édifier par une lecture complète du morceau. D’explication elle n’en donne pas, sinon qu’elle avait oublié avoir écrit cette belle page, et ce même oubli, elle l’invoque aujourd’hui pour le tout. Sans attendre même le retour de M. L..., elle m’a écrit une lettre où elle m’assure de son estime. Grand merci! Je ne répondrai pas : j’ai dit seulement à M. L..» que, de mon côté, je n’y pensais plus et que je me tiendrais coi; mais je ne lui ai pas laissé ignorer que je vous avais informée. Princesse. En effet, sans parler des saletés qui ne se réfutent pas, il y a sur le Sénat et ce que j’aurais fait pour y arriver des choses qu’on serait tenté un jour de croire (si elles n’étaient rabattues), car

elles auraient tout l’air de venir de la personne la plus à même d’être informée à ce sujet Chassons ces vilaines odeurs, comme dirait Veuillot. — Respirons vite l’air de Saint-Gratien et qui nous en vient. J’assiste en idée à ces belles et bonnes matinées charmées et tranquilles, où Soulié et Zeller fournissent l’étoffe d’un entretien que relèvent çà et là bien des vivacités piquantes et d’éblouissantes diversions. Oh ! les beaux rayons de soleil qui percent tout à coup à la traverse! Je vois d’ici tout cela, et je mets à vos pieds, Princesse, avec mes pensées, l’hommage de mon tendre et inaltérable attachement.

Elle est charmante, cette photographie, la physionomie animée, la lèvre parlante, la nuance de la dentelle qui couvre l’épaule est comme de la peinture ; il faudrait être Gautier pour rendre

cela comme il faut; la chère image est déjà dans son petit cadre sur ma cheminée.

Je joins ici copie de la lettre écrite à la dame 1 ; la copie est exacte; il y avait sur l’original un post-scriptum encore, relativement à la personne qui lui avait pu dire que le monsieur disait du mal de ceux qui lui faisaient du bien ; mais la lettre peut s’en passer. A cause de ses très- bonnes et très-aimables sœurs, soyez indulgente, Princesse. M. Giraud est venu hier m’en parler : il la connaît à fond, et nous sommes tombés d’accord.

La réponse de l’empereur à Duruy a été bienveillante, pas décisive. Je crains que ce ne soit toujours la même histoire.

Les chers Goncourt sont venus me dire adieu. Ils m’ont dit un mot de la discussion du dîner : votre lettre, Princesse, me l’explique mieux. Ce n’est pas le talent en effet qui manque aujourd’hui. Que d’essais! que de tentatives et de fragments ! mais la dispersion est aussi complète que possible, et chacun ne se contente pas de

1. On vient de la lire, à la suite de l'extrait auquel elle servait de réponse.

vouloir être soi et original, ce qui serait bien, mais on ne tient nul compte du voisin; on l’ignore tant qu’on peut. Rien ne se combine.

... J’ai vu le tendre Eudore, très-heureux.

Je voudrais en vain continuer, Princesse, l’encre s’y oppose, maplumese refuse;je reprendrai quand l’écritoire sera moins boueuse. En vain mes sentiments coulent de source, la chaleur boit tout ce qui voudrait sortir.

Daignez agréer, Princesse, l’hommage de mon tendre et inviolable attachement.

Ce 23 juin 18G8.

Princesse,

Voici la lettre, intéressante et touchante de pensée : ces douleurs si prévues sont plutôt profondes que vives ; on les a pour ainsi dire souffertes longtemps avant de les éprouver en réalité.

... Il y a un roman de M. Ernest Daudet, Marthe Varades , qui n’est pas mal : vous pour-

riez le risquer, Princesse, entre deux livres d’histoire.

Ce bel été a ses inconvénients, et je les ressens depuis deux jours, étant redevenu s. uffrant ; misère ! nous sommes une machine : un seul petit ressort dérangé influe sur tous les autres.

Heureux ceux qui, réunis avec choix, groupés autour d’une affection, au sein d’une agréable nature, jouissent des douceurs de l’esprit tout en respirant le bien-être ! C’est ainsi que la vie a son prix. J’envoie mes vœux au cercle fortuné de Saint-Gratien.

Daignez agréer, Princesse, l’hommage de mon tendre et inaltérable attachement.

28 juin 1868.

Princesse,

Robert Hait est un nom de guerre... Il est du JVlidi et a été d’abord chez des prêtres, et én a souffert, et a appris à les connaître. Il connaît

beaucoup Mm* Champseix, qui a écrit elle-même de très-remarquables romans sous le nom d’André Léo. Vous pourriez les faire demander, Princesse. Ce sont des philosophes. Robert Hait connaît beaucoup mon secrétaire Troubat, et il a même été quelque temps son professeur dans le Midi, ce qui lui donne environ quarante ans. — Eh bien, le croiriez-vous, Princesse! au ministère de l’intérieur, on a refusé l’estampille à Madame Frainex. C’est ainsi que l’empereur est servi par des idiots ou des peureux ou des hypocrites de pudeiir. Voilà donc un homme de talent dont on gêne le succès tant qu’on peut : ainsi on a fait dans le temps pour Madame Bovary de Flaubert.

— On est en train de faire pour le Moniteur une grosse sottise, et on la fera. X... intrigue pour avoir l’affaire; je n’en ferai mon compliment à personne. M. Rouher bouffi est inabordable; et puis qu'est-ce que ça lui fait, ainsi qu’à La Valette? C’est ainsi que tout chef d’État qui n’est pas méfiant, vigilant, toujours sur le dos des gens, toujours interrogeant, est servi! il ignore ou sait mal. En donnant à tous la li-

berté de la presse, le gouvernement s’arrangera pour perdre le seul organe considérable qu’il ait et où il réunit sous le drapeau des noms honorables et des plumes estimées. Pour moi, je ne resterai jamais au Moniteur de Plon, censuré par M. Norbert-Billiard. O Sire, que de sottises on commet en votre nom !

Vous voyez, Princesse, à mon pessimisme, que je suis souffrant. Ces souffrances n’ont pas diminué.

Je mets à vos pieds, chère Princesse, l’hommage de mon tendre et inviolable attachement.

Soulié sera, quand il le voudra, le plus fin des critiques. Mais qu’il veuille donc ! ordonnez, Princesse I

Ce 3 juillet 18GS.

Princesse ,

En voilà bien d’une autre. Le Figaro s’est emparé de l’anecdote qui voltigeait dans l’air. Ma foi ! tant pis, je fais le mort et cela ne me

regarde pas. — Mais ce même Figaro m’apprend un mot de la Princesse, un mot bien cinglé.

J’ai reçu des Goncourt la plus aimable lettre de Vichy : nul doute que Saint-Gratien n’en ait déjà plus d’une. J’ai vu Zeller, Viollet; on me soigne. J’ai reçu d’Eudore la plus jolie lettre pour me dire qu’il est né et qu’il mourra paresseux, tendre, rêveur, et qu’il ne peut prendre la plume pour écrire même une lettre.

Me revoilà mieux : mais que tout cela avertit, rappelle à l’ordre quand on n’anul besoin d’y être rappelé, et comme les sentiments véritables, en y acquérant toute leur sincérité sérieuse et leur profondeur, y perdent leur velouté et leur fleur ! Comme la rêverie y perd son charme, et ces doux clairs de lune que vous avez à Saint- Gratien, comme on ne les a plus!

Ce qui est bien loin du clair de lune, mais ce qui est bien, le surintendant a été très-bon pour un pauvre homme que je lui avais recommandé et qu’il a introduit au Louvre. Qu’un remercîment de moi lui arrive par vous, Princesse!

Et daignez agréer l’hommage de mon tendre et inviolable attachement.

CGLIV

Ce 10 juillet 1868.

Princesse,

Je crains bien de n’avoir pas sous la main la personne qu’il vous faudrait. La dame à laquelle j’avais pensé autrefois n’est plus à Paris ni voisine de Paris : elle a quitté et je ne saurais où l’atteindre. Et puis elle est un peu trop âgée et trop faite, et, quoique ayant les qualités essentielles, je ne sais si la forme y serait, et elle ne serait plus assez souple pour se faire à ce mouvement aimable et vif, mais prompt et toujours actif.

Il faudrait quelqu’un de jeune encore et déjà mûr. Je connais bien une personne capable par l’esprit, par le caractère, qui remplirait bien des conditions: je pourrai vous en parler à la première rencontre. L’inconvénient est qu’elle est déjà engagée dans la littérature. Cependant la chose mérite peut-être qu’on y pense. — Nous avons cette personne sous la main.

J’ai vu hier le bon docteur Phillips, qui porte sur sa figure la joie d’être tous les soirs à Saint- Gratien.

Voilà une place de sénateur encore par la mort de M. Thayer. Oh ! notre pauvre M. Giraud!

Je lis le dernier livre de Prévost-Paradol1: la forme en est modérée. Je crains que ce ne soit pas assez historique pour vous en conseiller la lecture : c’est didactique, bien que trèsélégant.

Daignez agréer, Princesse, l’hommage de mon tendre et inaltérable attachement.

Ce 17 juillet 1868.

Chère Princesse,

Je suis en effet redevenu fort souffrant. C’est ma condition. Ma santé est et sera désormais une suite de va-et-vient qu’il est impossible de prévoir un jour à l’avance, et je voudrais épargner à mes amis le contre-coup de ces vicissi-

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