CX VI
Princesse,
Ce 4 août 1865.
Vous êtes la bonté même. Je passe par dessus les scrupules et j’écris à M me C... votre bonté.
1 . Le Discours sur les prix de vertu, dont il vient d’être question, page 155.
LETTRES
Elle mérite de vous en savoir tout le gré ; elle a du cœur, et, quoiqu’un peu grossière et violente, elle a du bon et votre action la touchera pour la vie 1 2 ...
Revenons à la vertu. Hier, les choses se sont bien passées : je suis sorti de ce défilé sans encombre. Malgré tout, Princesse, je n’ai pu vous regretter, car vous auriez eu de l’impatience et de l’ennui à certains moments. Toute la séance, d’ailleurs, a été de bonne compagnie.
Ce grand CarthaginQis Flaubert est le meilleur cœur qui existe; ce doit être une grande douleur pour lui, car il aime cette nièce presque paternellement *.
J’écris à M me Taine pour avoir le renseignement précis. Je vous l’enverrai, dès que je l’aurai.
Daignez agréer, Princesse, l’hommage de mon tendre et respectueux attachement.
1. M"* C... crut devoir refuser les présents de la princesse elle n’avait sollicité qu’une indemnité littéraire du ministère d’État.
2. Allusion à un deuil de famille que venait d’éprouver M. Gustave Flaubert.
Ce 5 août.
Princesse,
Voici la note que je reçois à l’instant de la mère de Taine.
Vous êtes une providence à tous ; vous parlez et vous agissez.
La circulaire de M. de la Valette est bien. — Mais pourquoi s’en va-t-il à la veille du 15 août ? Il évitera ainsi bien des sollicitations, bien des ennuis ; mais est-ce que les ministres ne sont pas faits pour écouter tout le monde, pour être ennuyés? — On en prend trop à son aise. Le maître est trop débonnaire à l’intérieur.
Je suis à en finir avec le Louis XV et le Noailles 1 : quel triste siècle en politique que ce siècle-la !
Je vous offre, Princesse, l’hommage de mon tendre et respectueux attachement.
1. Voir l’article des Nouveaux Lundis, t. X, sur la Correspondance de Louis XV et du maréchal de Noailies (31 juillet 1863).
LETTRES
Princesse,
Ce 6 août.
Le discours est simple et parfait. Il n’y a que deux points où je voudrais une retouche.
L’expression ternissent la vie , est belle et juste, mais le mot dé écueils qui suit immédiatement n’y a pas de rapport ni d’analogie. Il y a aussi des règles pour l’art du style. Deux images disparates ne sauraient se rapprocher, fussent-elles justes chacune à part; je propose donc le mot à' ennuis au lieu d 'écueils, et je mettrais plus loin l’idée à' écueils, sous la forme moins physique de périls. Ainsi le mot ternir , qui est beau et vrai, a tout son effet, et rien ensuite ne vient le contrarier et le déjouer.
— Un autre point : les lauriers sont un peu brusques et ne sont pas amenés suffisamment.
J’aime assez ces lauriers, puisqu’il s’agit de filles de la Légion d’honneur 1 ; mais je propose de les
i. Le discours devait être prononcé à la maison d’Écouen.
amener et d’ajouter une ligne qui serait comme un degré d’escalier par où l’on arriverait en haut sans avoir trop à enjamber d’un seul coup.
— Vous voyez, Princesse, comme je fais le pédant et le maître à écrire dès qu’on me met à même; j’étais né pour être professeur de rhétorique, et j’ai manqué véritablement ma carrière en me dissipant. — Vous, vous avez la simplicité des esprits justes et qui sied à la race des grands. Aussi vous demandai-je pardon d’avoir intercalé de mon écriture sur ce papier, et je voudrais que vous ne prissiez mes indications que comme un avertissement pour y mettre du vôtre.
Je vous prie de recevoir, Princesse, l’expression de mon respectueux attachement.
Princesse,
Ce 11 août.
Vous êtes aimable de penser à moi : l’attention m’est chère, même lorsque je n’en puis
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user. Je me trouve avoir invité pour samedi deux amis à dîner au restaurant, et je ne pourrai être libre que vers dix heures. Ce serait un peu tard. Je ne saurai donc le résultat que par la voix publique. Ces premières représentations sont parfois embarrassantes. Est-ce que Votre Altesse connaît déjà la pièce 1 ? Vous l’a-t-il lue? Je suis homme à rôder autour du théâtre, et même à y entrer tout à la fin, s’il y a bouquet et succès.
J’ai causé un peu l’autre jour avec M. de la Valette. Il a évidemment des projets pour la reconstitution de la presse du gouvernement.
M. de Calonne et sa Revue m’ont paru condamnés sans retour dans son esprit. En l’écoutant et en entrevoyant les remaniements auxquels sera sans doute soumise cette presse du gouvernement, je me félicitais tout bas de ne plus être à bord qu'en amateur, de ne plus dépendre, corps ef âme, de ces vicissitudes de volonté, et je
1. La première représentation de la pièce de M. Émile de Girardin, les Deux Sœurs , devait avoir lieu le samedi 12 août
remerciais qui m’avait fait cette sécurité et ces loisirs.
Je mets à vos pieds, Princesse, l’hommage de mon tendre et respectueux attachement.
Princesse,
Ce 26 août 1865.
Voici une nouvelle occasion d’exercer votre influence salutaire et votre esprit de justice.
Une place est vacante à l’Académie des sciences par la mort de M. Valenciennes ; il s’agit de nommer un anatomiste. L’homme le plus capable, le plus en avant dans la science, un découvreur , c’est M. Robin, professeur à l’École de médecine, un ami de Rayer, un ami de Claude Bernard, de Taine, un vrai philosophe sous forme physiologique, un des savants qui font le plus d’honneur à la France à l’étranger.
Or, M. Robin, parce qu’il est un savant pur et sans concession, a contre lui les Milne Edwards, les Quatrefages, ce dernier resté protestant et
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biblique, même quand il fait de la science, et l’autre qui tient à ce que ses traités d’histoire naturelle soient approuvés de l’archevêque.
Bref, il s’agit, Princesse, d’acquérir à M. Robin, non pas les impossibles, mais les possibles, à savoir M. Chevreul et M. Serres, sur qui l’on dit que Votre Altesse a du crédit. Bertrand est pour lui. — Taine aura l’honneur de vous écrire : je prends les devants.
J’ai l’autre jour été frappé de l’état du petit malade : va-t-il mieux enfin ? On se prend à aimer cette charmante famille où ce sang des Bonaparte se reconnaît et coule sinon dans toute sa force, du moins avec un éclat charmant et doux.
Daignez agréer, Princesse, l’hommage de mon tendre et respectueux attachement.
Ce 4 septembre.
Princesse,
Je prends décidément le titre, comme la position, de solliciteur général auprès de Votre Altesse.
Vous devinez pour qui : L..., au fond, est pauvre; il n’écrit tant que parce qu’il a besoin de vivre de sa plume. 11 se résignera, s’il le faut, à passer l’hiver à la campagne, pour s’épargner un déplacement toujours coûteux. Ce secret de bien des choses, il me l’a dit, et il l’a également confessé à vous, Princesse, en demandant votre appui.
Cet appui est pour arriver à être employé auprès de M. Walewski. Ma pensée sur L... est que c’est un garçon excellent, — pas légitimiste au fond, comme vous semblez le penser, Princesse ; — il a seulement des goûts, des inclinations vers ce genre de littérature ; ce n’est chez lui que littérature, et nullement de la politique. Il peut donc, très-sincèrement, servir dans le régime ; il est un peu cousin de M. Rouher ; il est exubérant comme écrivain, mais spirituel, et cette exubérance, il l’a aussi dans le cœur : il est, je le crois, capable d’un surcroît de reconnaissance. Je l’éprouve moi -même, qui n’ai eu pour lui que des bontés très-mélangées.
Soyez-lui donc bonne et propice , vous la Notre-Dame de Saint-Gratien, qui savez propor-
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tionner votre genre de bonté à la situation et au caractère de chacun. J’ose croire que vous ne vous en repentirez pas.
La santé est-elle revenue à Câlinât 1 ? il me semble que, dans tout ce rayon alentour, il ne doit y avoir que joie, force, santé du corps et de l’esprit.
Daignez agréer, Princesse, l’hommage de mon respectueux et tendre attachement.
Mérimée est de retour; il m’a dit qu’il irait pour avoir l’honneur de vous voir mercredi.
Ce 8 septembre 1865.
Princesse,
Quoi ! cette soirée commencée sous de si heureux auspices et où l’on n’apercevait au plus que quelques éclairs de chaleur, s’est terminée
1. C’est le nom donné à la résidence du maréchal Catinat, à Saint-Gratien, devenue la propriété de la Princesse.
orageusement! Je fais tout, quand je rencontre un de ces abbés un peu polis, pour l’apprivoiser, pour lui persuader qu’il n’y a pas lieu de se choquer. C’est donc en vain : on n’y réussit pas.
Je suis bien peu en mesure, Princesse, auprès de M. Walewski. Imaginez que j’ai, il y a plus de vingt ans, dans la Revue de Buloz, critiqué — oui, critiqué de ma plume sa comédie de l’Ecole du monde! De plus, j’ai quitté le Moniteur pour le Constitutionnel , lui étant ministre d’État et gouvernant le Moniteur. Il en a été choqué alors, malgré toutes les politesses que j’y ai mises, jusqu’à ne pas vouloir de mon nom dans une Commission de Propriété littéraire qui se formait à son ministère. Il dit non à Camille Doucet, qui me proposait. Des années ont passé déjà là-dessus, mais ce ne sont point des titres à être un bon recommandeur . — Si vous le voulez, toutefois, Princesse, ainsi avertie que vous êtes, j’écrirai.
— J’ai reçu hier d’un malheureux homme une lettre qui a un caractère particulier et poignant. Je verrai demain l’individu. S’il me paraît tel que -sa lettre me l’a fait entrevoir, je solliciterai
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peut-être pour lui la charité (c’est le mot) de Votre Altesse.
Je vous prie de vouloir bien agréer, Princesse, l’hommage de mon respectueux et tendre attachement.
M. Pasteur avait fait dans le Moniteur de lundi un bon article sur Lavoisier.