‹ Lettres a la princesseChapitre 34 sur 73 · CXXI1I · texte numérisé non relu

CXXI1I

Ce 11 septembre 1805.

Princesse,

Zeller est venu me voir vendredi soir et me conter le cas, la lettre de Votre Altesse l’aura tout à fait réconforté. Il ne concevait rien à cet éclat subit de l’abbé, d’ordinaire plus doux ou plus insignifiant. — Ce vœu de M me Ségalas était tout naturel : avoir l’honneur de vous connaître et d’être connu de vous est la récompense de bien des esprits et des cœurs : vous aimez, vous pratiquez les mêmes choses qu’aiment les intelli-

gences et les artistes. Ils visent donc à vous; vous êtes aimable de vous laisser atteindre.

Le projet de M. Duruy prend corps : cela peut devenir une grande chose. Je suis chargé de demander à Taine de se charger de l’un des * rapports. Je ne serais point fâché, Princesse, que cela passât par vous. Il s’agit de lui demander de traiter des rapports delà littérature française et des littératures étrangères , et de l’influence de ces dernières sur la nôtre depuis quinze ans. Un joli chapitre à écrire et où il serait maître. II serait peut-être temps aussi, en félicitant M. Duruy de sa pensée élevée *, de causer avec

1. M. Sainte-Beuve déclina bientôt toute part de collaboration à ce projet, et il en donne ses motifs dans la lettre suivante, adressée à M. Duruy :

« Ce 9 décembre 1865.

» Monsieur et cher Ministre,

» Pcrmcttcz-moi, pourtant, de vous dire que, depuis le jour où vous m’avez fait l’honneur de me parler de ce rapport sur l’état de la littérature depuis quinze ans, la chose a presque totalement changé de point de vue et de face.

» La première idée que vous m’avez présentée s’était imposée à moi par son étendue, par sa grandeur et je dirai son originalité. Mon esprit y est entré à l’instant, vous avez pu le voir, avec plaisir et même avec zèle.

» Depuis ce temps, à chaque exposé nouveau qui a été fait

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lui des beaux-arts. II en a parlé à Mérimée, qui est tout naturellement choisi comme sénateur académicien. Mais Mérimée, qui a peu de goût pour les idées générales, voudrait bien se borner à de simples notes. J’ai indiqué comme conseiller utile Viollet-Le-Duc. J’ai nommé Saint-Victor

en public de l’idée modifiée, il m’a été difficile et finalement impossible de la reconnaître, non-seulement dans la forme, mais pour l’esprit.

» I.e beau, le bien, le vrai, est une belle devise et surtout spécieuse. C’est celle de l’Enseignement, celle de M. Cousin dans son fameux livre : ce n’est point la mienne, oserai-je l’avouer? Si j’avais une devise, ce serait le vrai, le vrai seul;

— et que le beau et le bien s’en tirent ensuite comme ils pourront!

» Prétendre étudier la littérature actuelle au point de vue de la tradition, c’est l’éliminer presque tout entière. C’est en retrancher l’élément le plus actuel, le plus vital, celui qui lui fera peut-être le plus d’honneur dans l’avenir.

» Si j’avais un rapport à faire, il me serait impossible, sans me mentir à moi-môme, de ne pas contredire une telle idée que j’ai toujours, soit directement, soit indirectement, combattue.

» Les doctrines philosophiques, dont le rapport doit accom- , pagner celai des Lettres, seront évidemment traitées dans le sens spiritualiste pur, qui est le plus opposé à mes tendances.

Il n’y a plus dans la combinaison actuelle le contre-poids de certains noms très-significatifs que j'aurais désirés et que Votre Excellence elle-môme avait paru accueillir.

» Je ne puis vraiment espérer d’enflammer au nom de l’idée

comme l’un des rapporteurs essentiels. Là où il y aurait à décrire et à inventorier, on pourrait trouver un chapitre ou une division pour Théophile Gautier.

Mais enfin, Princesse, pensez tout doucement

ainsi totalement modifiée, des hommes du courant comme Champfleury et Monselet, etc.

» Tout a donc changé d’uspect ; et je ne vois dans la situation que trois hommes très-capables de faire tout à fait bien et en toute conscience un tel rapport.

» Ce sont — ou M. Nisard, — ou M. Caro, — ou M. Paul Janet.

» Les auxiliaires, dans cette supposition, pourraient être ou Merlct, ou M. de Mouy, ou M. Claveau, ou Saint-René Taillandier plus considérable. Et ce n’est point par dédain que j’indique ces noms, mais c’est par leur analogie avec l’idée et avec la doctrine qui doit dominer.

» Quand il n’y avait que des sénateurs rapporteurs, la tûclie m’incombait presque inévitablement : je ne pouvais en quelque sorte m’y dérober. Aujourd’hui, en acceptant un travail dont l’esprit m’est presque contraire et dont les éléments, comme je l’entendais, me manqueraient, je semblerais aller au-devant d’une palinodie et d’une contradiction avec moimôme, — aller, sans y ôtre obligé, au-devant d’un écueil.

» Excusez-moi donc, Monsieur et cher Ministre, si je résigne l’honneur que vous vouliez me faire; mais plus j’y ai réfléchi, plus l’impossibilité m’est apparue.

» Veuillez agréer l’expression de mes sentiments respectueux et dévoués,

» SAINTE-BEUVE

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à en causer un matin avec M. Duruy et à le faire causer sur cette branche qui est le rameau d’or et qui est vôtre.

A mercredi. — Je mets à vos pieds, Princesse, l’hommage de mon tendre et respectueux attachement.

Je vous parlerai mercredi, Princesse, du malheureux auquel j’ai fait allusion dans une lettre précédente.

Ce jeudi matin.

Princesse,

Une visite que j’avais hier au moment où je partais pour Saint-Gratien m’a fait oublier de prendre avec moi mes papiers et pièces.

Voici d’abord la lettre de ce malheureux ancien officier : il m’a paru digne d’être aidé ; il a le sentiment profond de sa faute, du peu de droit qu’il a de réclamer; — enfin il est des jeunes détenus qui sont moins dignes d’intérêt que lui.

Je joins aussi la lettre de Zeller toute à l’adresse de Votre Altesse et reconnaissant de ce que, dans ce combat inégal, les déesses et la justice se soient déclarées pour lui.

Vendredi, je serai dans l’après-midi à l’Exposition vers l’heure où je pense que vous y serez, Princesse, — vers deux heures, n’est-ce-pas?

— Je m’en fais une fête.

Veuillez agréer, Princesse, l’assurance de mon tendre et respectueux attachement.

Princesse,

Ce dimanche.

J’ai rempli votre commission de bienfaisance, dès le lendemain de mon Saiiit-Gratien. L’homme est venu pendant mon dîner, et je n’ai pu que lui dire deux mots : j’ai reçu de lui le lendemain une lettre que je tiens à vous montrer, parce qu’elle exprime des sentiments qui lui font honneur. 11 n’a pu se retenir de remercier Votre

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Altesse, et vous voudrez bien pardonner ce remercîment ému, qui n’est que de ricochet.

Vous le savez, Princesse : le complément et le couronnement de la bienfaisance est de ne pas tout à fait se soustraire à la reconnaissance de l'obligé. — Je porterai les deux dernières lettres de ce pauvre repentant et reconnaissant, mercredi, à Saint-Gratien.

Vous aurez peut-être lu la dernière circulaire de M. de L... sur la presse en province. Il a là fort à faire. Il y a un désordre infini. L’indulgence l’accroît, de même que la répression l’irrite. Cette nation n’est pas raisonnable. Les mêmes hommes qui seraient les plus attrapés du monde si l’on allait là où ils nous poussent, et qui y ont été attrapés déjà, recommencent le même jeu : ces imprudences semblent incurables chez nous. Nous nous payons de mots. Quand un mot d’ordre est trouvé et qu’il résonne assez bien à l’oreille et à l’imagination, chacun le répète, et cela devient un cri qu’on dit celui de la nation et de l’opinion. Peuple léger, peu sûr que le nôtre, et qui n’est qu’agréable. — Je m’aperçois, Princesse, que c’est dimanche et que»

no

si je ne m’arrête, je vais faire une homélie.

Je mets à vos pieds, Princesse, l’hommage de mon tendre et respectueux attachement.

■ Ce 21 octobre 18GS.

Princesse,

Je n’ai pas oublié votre gracieux désir sur Christel 1 .• la voilà. C’est trop court pour une nouvelle, ce devait d’abord être un petit poëme en vers. Telle qu’elle, elle se met à vos pieds. Mon ambition serait que cela parût vrai : tout est invention.

Avec mille hommages de respect et de dévouement.

1. C’est une nouvelle de M. Sainte-Beuve, recueillie dans scs Portraits de Femmes.

Princesse,

Ce 28 octobre.

D’après la permission que vous m’en avez donnée, j’écris à M. de L... Je lui dis qu’en vous lisant sa lettre, vous avez eu un mouvement que j’ai remarqué et qu’ayant prié Votre Altesse de* s’expliquer, vous m’avez témoigné que vous désireriez êtrepourluicomme un de ses ft'&ratm, mais un libraire moins exigeant et qui ne réclamerait le livre qu’à loisir et à la convenance de l’auteur. J’y joins mes propres insinuations. J’aurai l’honneur de vous informer de sa réponse aussitôt que je l’aurai reçue.

Voici la note de ce pauvre M. Milbert 1 : remise par vous et envoyée au ministre, elle a chance, sinon de lui obtenir précisément la place qu’il indique, du moins de faire prendre en consitlé-

1. M. Milbert, fils du voyageur de ce nom et modeste employé du ministère de l'intérieur, dont il a été déjà parlé dans les Souvenirs et Indiscrétions (page 145).

ration sa situation et de la faire régulariser.

Toutes ces bontés de votre part sont tellement dans le cours de votre vie et de vos inclinations, que l’on songe à peine à vous en remercier.

Je suis, Princesse, avec tout l’attachement que vous savez, votre respectueux et dévoué.

Mais M. S... est un homme charmant, il fait aimer l’art.

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