‹ Lettres a la princesseChapitre 40 sur 73 · GLI · texte numérisé non relu

GLI

Ce 29 janvier 1866.

Je réponds à tout hasard sur Jules Levallois, et comme les oisifs, j’étends la réponse.

Lorsqu’il m’est venu pour secrétaire, il n’avait guère que vingt-deux ans, était pâle comme la Mort; mince, fluet, il respirait la fièvre. Je le croyais incapable de suffire et je le lui dis. 11 me répondit qu’il essayerait. Il venait tous les jours à huit heures et demie du matin de la rue Bourbon-Villeneuve, par quelque temps qu’il fît. 11 était souvent tout trempé de pluie... Il travail-.

lait exactement, avec précision, gagnant chaque jour quelque chose, se taisant quand ce qui.

lisait ou ce que j’écrivais lui déplaisait. Quand, au contraire, l’auteur ou le sujet lui allait, il avait de temps en temps des mots secs, vibrants, dits avec colère, avec émotion, et qui coloraient ses pommettes. — Il est en son genre assez dévot — dévot philosophe. Il a si peu de corps et en prend si peu de soin, qu’il est exclusivementpour l’esprit. Son ambition littéraire, intellectuelle, est grande; je crois même qu’elle n’a pas de limites. Il l’a eue telle dès les débuts. Vers la fin, il était trop formé pour moi, trop lui-même; il ne se pliait plus qu’avec peine. Mais je l’ai toujours trouvé parfait. 11 sait le cas que je fais de lui, de son esprit, de son talent* d’expression, quoique j’y trouve beaucoup de roideur. Il est trop mince pour pouvoir être large.

Il est très -distingué. Sa figure le dit. Il ressemble à Jésus-Christ avec finesse. II est de Rouen. Il a une mère, petite personne spirituelle qui est comme femme de charge ou dame de compagnie dans une grande maison. Il avait pour père un agréé devenu avocat, homme

LETTRES

d’ambition, d’esprit, qui avait du talent de parole et qui est mort de la poitrine très-jeune. 11 a été élevé au lycée de Rouen avec la bourse de l’ordre des avocats.

C’est l’intime et c’a été un moment comme le frère intellectuel de Chesneau... Il mérite toute estime ; il a de la dignité.

Voilà tout un portrait. Princesse. A quoi bon? A vous parler d’autre chose que d’un lumbago.

Je mets à vos pieds, Princesse, l’expression de mon tendre et respectueux attachement.

C* 1 er février, jeudi.

Princesse,

Je voulais écrire hier, mais un peu de fatigue m’en a empêché. Je puis aujourd’hui vous remercier de votre aimable présence d’avant-hier. A peine étiez-vous sortie que Marie est entrée toute triomphante me montrant son médaillon d’or, et M rae Dufour ensuite, ne trouvant à sa bague que le défaut, dit-elle, d’être trop jolie pour elle. Vous n’oubliez personne, vous êtes

toute à toutes — merci! — J’ai eu tout le temps de réfléchir dans ces heures de silence et de tranquillité souffrante. Combien l’intérêt qu’on prenait à bien des choses s’évanouit! et qu’on apprécie mieux ce qui fait réellement le prix de la vie à qui l’envisage sagement, l’amitié, les douces heures, une réunion où l’esprit a sa part, où la confiance préside, où l’on pense et l’on sent librement, ayant sous les yeux un agréable horizon et un ciel pas trop nuageux! Ce sont là les meilleures heures, les seules bonnes, à mesure qu’on avance vers les années penchantes. Quand je serai debout, je vous assure, Princesse, que j’en jouirai mieux à l’avenir, et je tâcherai d’introduire dans ces agréables instants moins d’inquiétude que je n’ai fait dans le passé. Je me propose enfin d’être un peu plus facile à me laisser être heureux. Votre image est le centre autour duquel tourne mon rêve.

11 n’aura pas été mauvais pour moi que j’aie eu ce petit avertissement de la douleur et de la privation.

Daignez agréer, Princesse, l’hommage de mon tendre et respectueux attachement.

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