LETTRE DE M. FRÉDÉRIC BASTIAT
Monsieur Alphonse de Lamartine
Député A Saint-Point près Mâcon,
Lyon, le 3 août 1847.
Monsieur, me pardonnerez-vous d'avoir deux fois essayé de vous combattre ? Vos paroles ont un tel retentissement, vos nobles sentiments trouvent si bien le chemin de tous les cœurs que les erreurs, s'il s'en glisse quelqu'une dans vos écrits, n*y sont que plus dangereuses. Les signaler c'est encore rendre hommage à votre puissance.
En tout cas, si j'ai eu tort, je viens le réparer. Votre génie vous a placé dans la plus haute position du monde intellectuel. Votre sincérité ne vous a pas moins élevé dans la confiance du pays. Il vous reste à conquérir une place analogue dans le monde des faits, dans la politique active. Veuillez examiner si ce qu'il me reste à vous dire ne vous en fournit pas l'occasion.
Je suis venu ici dans l'intérêt de notre œuvre, la Réforme commerciale. Dans une séance publique je hasarderai notre programme. Mais j'aimerais mieux mille fois qu'il fût proclamé par vous. Sorti de ma bouche, il n'ira pas plus loin que la portée de ma voix. Proclamé par vous, il sera répété par les mille voix de la presse et deviendra le programme de la France. Qui sait ? Après l'avoir fait accepter à Fopinion, peut-être serez-vous chargé de le réaliser dans nos lois — et sans vous démentir, plus heureux en cela que sir Robert Peel.
Monsieur, il faut un programme au pays, un programme clair, simple, précis, fondé sur une réforme sérieuse, profonde, féconde, exécutable, allant au fond des choses, conférant un bien réel aux masses. Ce programme, voulezvous le faire retentir à Lyon, Marseille, Toulouse, Bordeaux, Nantes, le Havre ? Acceptez, et je vous prédis deux gloires impérissables : l'une, celle du poète, votre génie vous l'a déjà acquise; mais ne serait-il pas beau que la France eût dans le premier de ses poètes le plus grand de ses bienfaiteurs ?
Pourquoi vous le dissimulerais-je ? Plus la France admire votre imagination, plus elle s'en défie. Elle croit que la poésie et les afiaires s'excluent ; elle trouve dans vos discours de nobles pensées, de généreuses intentions, une éloquence inimitable.
elle n*y trouve pas un programme, c'est-à-dire ce qu'il y aà faire actuellement. Dites-le-lui. Dites-lui : Si j'étais ministre, voici les réformes que je ferais et l'ordre dans lequel je les ferais ! — Et si cela est clair, saisissant, pratique, soyez sûr que la France vous portera au ministère.
Vous me demandez quel est ce programme. J'aurais besoin d'en conférer avec vous. Mais je n'hésite pas à vous en donner ici le squelette : vous en ferez une statue.
Le point de départ est la réforme commerciale.
Les hommes qui ont réduit le régime protecteur en système, MM. Ferrier et Saint-Cricq, conviennent que ce régime, ayant pour objet d'éloigner les occasions de perception, se développe aux dépens du fisc. Donc, en l'abolissant, vous faites prospérer le fisc et vous lui rendez ce que lui coûtera la réforme postale et la réduction de l'impôt du sel. Voilà donc trois réformes dans une ; et n'est-ce pas une chose meveilleuse de combler deux déficits, non par une aggravation, mais par une diminution de charges ?
Ensuite la liberté commerciale assure la paix, une paix qui se maintient par elle-méms. Vous pouvez donc réduire nos forces de terre et de mer, économie immense au moyen de laquelle vous supprimez l'octroi, et refaites la législation si oppressive
des contributions indirectes. En outre vous adoucissez et le recrutement et toutes ces ordonnances maritimes qui sont le fléau de votre marine.
En voilà assez pour un ministère de quatre ou cinq ans. Voulez-vous que nous discutions à fond ce programme ? Je suis prêt à aller chez vous dans cet objet, si, dans le cas où vous l'adopterez, vous me promettez de venir faire de la propagande, car, avant tout, il faut le faire accepter par l'opinion.
Vous lui reprocherez peut-être d'être un peu trop exclusivement financier. Mais allez au fond des choses et voyez si, sous ces questions de finances, il n'y a pas des questions de moralité, de justice, de démocratie, de progrès dans tous les sens, de non intervention armée, d'équitable répartition des charges, de conciliation entre le peuple et la bourgeoisie. Au reste, c'est là précisément ce que je voudrais discuter avec vous, et je ne puis le faire dans une lettre dont je dois au contraire vous prier d'excuser la longueur.
J'ai l'honneur, d'être, monsieur, votre très dévoué serviteur.
FRÉDÉRIC BASTIAT (Chez M. Arlès-Dufour, à Lyon)