‹ Lettres à Lamartine, 1818-1865Chapitre 102 sur 135 · CHER ET GLORIEUX HÔTE · texte numérisé non relu

CHER ET GLORIEUX HÔTE

J'ai écrit, il y a quelques jours, à madame de Lamartine pour lui exprimer ma reconnaissance et mes regrets que vous devez bien concevoir. J'arrivais de mon excursion malencontreuse, et je n'avais pas encore lu votre improvisation à la Société d'horticulture. Au risque de devenir par trop importun, je ne puis retenir quelques mots où se pressent mon émotion et mon admiration. On n'a jamais rien dit de si gracieux, de si noble et de si touchant. Ce ne sont plus ces fleurs mortes que l'ancien poème didactique étalait sèchement dans son herbier; ce sont bien les fleurs de la nature, animées de la vie universelle, comme nous les voyons et comme nous les aimons, comme elles parlent à nos souvenirs. Leur âme tout entière a passé dans votre discours. < Le petit enclos d'aubépine ou de pisé, le carré où le jardinier couche

la bêche qu'il reprendra demain, les allées envahies par les herbes et par les œillets des bordures, les voluptés de cette mélancolie qui est la fleur d'automne de la vie humaine >, et tant d'autres images délicieuses, voilà des choses vivantes, vues, senties, vraies, naturelles, poétiques, prises dans leurs détails les plus intéressants, et exprimées avec ce bonheur inouï qui ne vous quitte jamais. En vérité, si le bon Dieu, après avoir fait les choses, voulait en parler, il n'en parlerait pas autrement. Vous avez senti profondément, voilà pourquoi votre langage est si magnifique ; c'est un rayonnement continuel de votre raison et de votre cœur. Vous ne seriez pas éloquent, si vous n'aviez pas un coup d'œil net et une raison haute, et vous ne seriez pas poète, si vous ne sentiez pas plus vivement que nous autres. Ces réflexions sont banales; mais tant de gens cherchent l'éloquence et la poésie dans des contrastes de mots et des effets de style I Vous, vous ne les cherchez pas, elles viennent vers vous d'elles-mêmes.

Pardonnez-moi cette trop longue lettre. J'abuse encore sur le papier de la causerie familière qui m'était permise dans le chalet du jardin de Saint- Point. Je veux vous dire cependant que ma mère est tout orgueilleuse de la façon dont vous avez paru content de Mont-Salomon. J'ai été obligé de

me justifier de mes mauvais propos sur notre chaumière. Oui, c'est une chaumière. Les murs sont en pisé ; le jardin est coupé par des allées étroites qui bordent des carrés de légumes. Mais la maison est proprette ; le jardin est exposé au midi ; nous avons, à quelques pas de là, des points de vue splendides, que vous n'avez pas vus, et que j'aurais bien voulu vous montrer. Enfin j'aime véritablement Mont- Salomon, et j'en puis dire, comme vous de Milly :

Un sol sans ombre....

Et des vallons sans onde, et c'est là qu'est mon cœur.

Vous rendez trop attrayants les petits coins de terre, et vous exprimez trop bien l'amour qui attache l'homme aux lieux où sont ses souvenirs, pour que je veuille manquer à vos yeux de cette sensibilité.

Agréez de nouveau les remerciements de ma mère et les miens, et veuillez faire agréer à madame de Lamartine mes hommages respectueux.

Page 1