‹ Lettres à Lamartine, 1818-1865Chapitre 105 sur 135 · CHER LAMARTINE · texte numérisé non relu

CHER LAMARTINE

Je sens ce qu'il y a d'indiscrétion à usurper vos moments, mais je serai court, et vous m'écouterez, car c'est une plainte que je vous adresse.

Dans votre réponse aux députés de l'Association italienne, je lis ces mots :

« ...Votre concours dans cette œuvre pacifique et déjà accomplie, je l'espère, des constitutions nouvelles de toute nature, que la diversité des Etats de l'Italie fait surgir des besoins, des intérêts, des formes de ses différents gouvernements. »

Hélas I cette Italie que vous aimez, et dont vous êtes aimé, comme il doit arriver entre un homme éminent et une nation, n'avez-vous pas senti, grand et bon Lamartine, qu'il n'y avait pas de mot plus dur à lui jeter que celui de diversité? que ce mot, prononcé par vous comme un mot d'avenir, résume pour elle un long passé de malheur et d'abaissement?

Non, cette diversité n'a pas eu pour cause les besoins, les intérêts de ceux qu'on appelait les peuples d'Italie, non, il n'y a pas plus de différence entre l'homme des Alpes et celui de Palerme, qu'entre l'homme des bords du Rhin et celui des Pyrénées.

Croyez bien qu'il n'y a personne qui sente plus que moi ce qu'il y a de véritablement grand et de véritablement puissant dans cette politique honnête et pacifique que le temps et vous avez faite à la France. Quand, parlant en son nom, dans toute occasion où agir ce serait troubler, vous vous bornez à exprimer des souhaits ou des regrets comme vous auriez pu le faire lorsque vous ne parliez qu'au nom de votre génie, je vous conçois, c'est-à-dire je ne concevrais pas que vous, Lamartine, puissiez tenir un autre langage. Mais ici, j'ose vous le dire avec la franchise à laquelle le pouvoir dont vous êtes investi me donne un droit de plus, ici vous êtes au delà, vous avez fait plus que ménager. Il se fait, depuis bien longtemps, en Italie, un travail bien naturel d'assimilation (vous voyez que je pèse les mots) ; et ce travail vient de passer de la pensée et de la parole à l'action et à l'essai. Quelle sera la forme définitive de cette assimilation? Il faudrait être prophète ou insensé pour oser le prédire : c'est un vœu bien vague

encore, et nécessairement vague; mais il est, grâce à Dieu, aussi général que vif et profond; et le mot que vous avez prononcé est son contraire.

Adieu, cher poète, car vous ne parviendrez pas à faire oublier ce titre-là. Vous avez ici, parmi la foule des personnes qui pensent à vous, un vieil ami, et un chrétien qui, incapable de par la nature de se mêler activement aux grandes affaires de ce monde, a plus de temps pour implorer l'assistance de Dieu sur ceux qui en sont chargés.

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