‹ Lettres à Lamartine, 1818-1865Chapitre 106 sur 135 · LETTRE DU COMTE MARCELLUS · texte numérisé non relu

LETTRE DU COMTE MARCELLUS

Audour, ce 28 octobre 1848.

Ne pouvant encore aller vous voir, mon cher ami, j'ai besoin de vous écrire.

On me fait savoir du midi que vous avez annoncé à Bordeaux, notre ville, rv/n de vos vases d'élection^ votre intention formelle d'abdiquer toute candidature à la Présidence de la République. Mes adhé-

rents et d'autres, connaissant notre voisinage et notre amitié, me demandent ce qu'il en faut croire.

Quant à moi, je pensais à vous :

D'abord, parce que je sais de science certaine que vous ne tenterez jamais que des voies hormêtes pour inoculer à la France une république hormête elle-même. Et cette conviction intime que vos récentes alliances politiques ont altérée chez plusieurs de vos concitoyens, mais non pas effleurée chez moi, j'essaie encore de la propager.

Ensuite, je vous connais assez consciencieux, assez patriote pour ne pas hésiter s'il s'agissait de repousser des institutions qui seraient devenues désastreuses au pays.

Ainsi donc, sous votre Présidence, de deux choses l'une :

Ou le principe républicain honnête, se dégageant des calamités qui accompagnent jusqu'ici sa résurrection, fera germer et fleurir la prospérité morale et matérielle, et dans cette régénération, loin de nous avoir pour adversaires, vous nous aurez pour sincères admirateurs ;

Ou bien ce principe se montrera, sinon fatal aux intérêts de la France, comme depuis huit mois, au moins improductif et stérile; et alors, quand vous verrez votre œuvre glisser de vos mains si impar-

faite, vous aurez le courage de céder à l'opinion publique réprobatrice de ces tristes essais, et de la suivre ou de la guider dans ses progrès et dans ses retours vers les principes qui, seuls, sont les fondements de Tordre et de la sécurité.

Par suite de ce raisonnement, c'est vous que je voulais opposer aux deux uniques rivaux que je vous connaisse. L'un, s'appuyant sur un nom dont je vous ai vu abhorrer constamment le despotisme, et plus encore sur la lassitude que le pays ressent de sa profonde misère; l'autre, confiant dans le fait de son existence provisoire (oublierez-vous que le 24 février vous avez fait prompte justice d'un autre fait bien autrement enraciné ?) ; — enfin, le premier, fort d'un système inconnu, quand le régime de la nouvelle république s'est déjà trop fait connaître ; le second, armé d'une épée numide, n'offrant en hommage à la liberté qu'un passé de quatre mois d'état de siège.

Eh bien ! voulez-vous, vous, si supérieur aux deux autres, rechercher consciencieusement et sans parti pris les meilleures institutions à donner à la France; voulez-vous, ne vous préoccupant que du bien-être du pays, de sa moralité et de son repos, l'interroger sincèrement et écouter la voix qu'il fait entendre du fond de sa détresse, fût-elle même hostile aux idées, renouvelées d'un temps déjà

vieux, dont votre imagination et votre âme se sont éblouies? Oh! alors, dites-nous bien haut avec cet accent qui nous enivre ce que nous devons attendre de vous à l'avenir ; et si, comme je Tespère, vous acceptez d'avance cet avenir, tel que Dieu et le bon sens de la France le feront : dès ce moment vous restez sans rivaux à nos yeux, et tous nos suffrages volent vers vous.

Quoi qu'il en soit, apprenez-moi ce que je dois répondre à mes méridionaux.

Adieu, je vous écris à la hâte. Si je vous aimais moins, je ne vous aurais pas écrit du tout. Mais, vous le savez, le sentiment qui m'attache à vous survivra à ces mouvements des esprits, à ces grandes luttes, et ne finira que lorsqu'un peu de poussière (pukeris exigui jactus) tombera sur ma tète, et arrêtera les battements de mon cœur.

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