‹ Lettres à Lamartine, 1818-1865Chapitre 107 sur 135 · LETTRE DE M. JULES .TANIN · texte numérisé non relu

LETTRE DE M. JULES .TANIN

Que VOUS faites bien d'écrire I Que de belles choses vous avez à dire ! Que vous êtes un grand maître dans cet art de la parole, le plus merveilleux de tous les arts I Hélas ! sans vous, nous retombions dans la barbarie, dans la langue des sauvages, dans le style des bonnets rouges; les écrivains tombaient au niveau des plus vils montagnards !

Moi qui vous parle, le second jour de cette révolution funeste, qui nous jette entre les bottes d'un baragouineur suisse, je me suis mis, mon grenier fermé, loin du tumulte, à écrire un petit roman de théologie ; pendant que le monde croulait, j'étudiais la question de la bulle Unigenitus ; je n'ai pas eu d'autre consolation, d'autre espérance que ce méchant livre, en deçà de tous les mondes connus, et il n'est pas encore achevé I Et vous, au fond de cet abîme, vous avez fait des chef s-d'œuvre I En plein air, à la porte de votre maison des champs.

VOUS avez parlé à des hommes éperdus, comme vous parliez, Tan passé, aux lauréats de la bêche et de la charrue I Voilà pourquoi je vous admire, et pourquoi je vous aime, même quand vous me faites peur! Vous restez le poète, vous restez l'orateur et rhistorien de mes rêves! Plus je comprends votre force surhumaine et plus je me prends à me trouver le plus impuissant de tous les écrivains.

Dieu sait pourtant que ce n'est pas l'ardeur, l'étude, le courage, le zèle qui me manquent. Eh I mon Dieu non I c'est le talent !

J'ai entendu, à travers des cloisons, la voix naissante de Raphaël I Quel bonheur et quelle joie, et quelle fête de l'âme, la préface des Méditations poétiques en pleine révolution, le mois de mai au milieu de février, les chansons du printemps dans les frimas !

Je suis bien pauvre, cette révolution m'a enlevé la moitié du peu que j'avais, qu'importe? Je saurai bien trouver pour Raphaël, pour tous vos livres à venir, quelques feuillets de vélin. J'aimerais mieux porter des haillons que de ne pas entourer vos poèmes de tout le luxe, de toute la richesse de Beauzonnet et de Kielher.

Avec le plus profond respect et le dévouement le plus absolu !

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