MON CHER ET ANCIEN COLLÈGUE
Je saisirai avec empressement Toccasion de causer avec vous des faits dont les écrits, quels qu'ils soient, ne peuvent jamais rendre un compte entièrement complet.
Le tort qu'on vous ferait en admettant que vous avez désiré la présidence delà Chambre serait bien léger, car une telle ambition était bien permise à vous et à vos amis pour vous.
Quant à celui d'avoir entrevu une autre présidence, celle de la République I Une fois donnée que cette république arriverait, il était facile de pressentir qu'ayant le plus contribué à l'établir, vous seriez naturellement son candidat.
Selon moi, le tort n'est pas là.
Mais dans l'ordre de nos opinions, ce qui nous divise, c'est que le 24 février, ayant (c'est vousmême qui le dites) l'événement, dans les mains,
VOUS n'avez pas voulu ce que nous voulions tous (j'entends la majorité de la Chambre), la conservation de la monarchie.
Le tort, c'est d'avoir, en refusant l'offre même des républicains, repoussé la régence; d'avoir, à la séance du 24 février, provoqué l'expulsion du roi et de sa mère, ce qui les eût livrés à l'émeute du dehors; et enfin d'avoir appuyé la création révolutionnaire d'un gouvernement provisoire, élu par une poignée de factieux, qui a amené la république et mis l'État sur le penchant de sa ruine.
Ce feu, une fois allumé, vous avez plus tard cherché à Téteindre, et on vous en a su gré; c'était, disait-on de vous : « l'incendiaire devenu pompier I » Et tout le monde, moi le premier, je vous ai rendu justice.
Est venu ensuite le contact avec M. Ledru-Rollin, devenu trop puissant à côté de vous, ce qui vous a porté un dernier préjudice.
Bref, nous étions conservateurs, et vous vous êtes trouvé révolutionnaire : — qui a eu tort ou raison? — C'est là-dessus que nous nous ne pouvons pas être d'accord. Mais nous en causerons historiquement quand vous voudrez.
Vous connaissez d'ailleurs mes sentiments pour votre personne et votre immense talent.