DUPIN
Je VOUS envoie le quatrième volume, car vous avez eu les précédents.
LETTRE DE MADAME DE 6IRARDIN
Paris, 19 août 1850.
J'apprends que vous êtes bien triste, que vous avez perdu un de vos amis dévoués * et je m'imagine tout ce que vous avez dû souffrir de ce malheur. On me dit que madame de Lamartine est très souffrante, donnez-moi vite de ses nouvelles et des vôtres.
Et nous qui lisons avec tant de plaisir vos admirables Confidences^ et qui nous réjouissons tous de vous apprendre ce nouveau et magnifique succès ! Déjà l'effet de la préface avait été très grand. Cette noble réponse à ces froides et mesquines critiques avait ému tous les cœurs intelligents. Quelle superbe et douce insolence ! Comme vous les écrasez moelleusementces nains hargneux ! Quel beau style I
l.M. de Gham peaux moit pendant le s3Cond voyage que Lamartine venait de faire en Orient.
Je crois vraiment que vous n'avez rien écrit de si littéraire que toute cette peinture de la vie de province; cela laisse bien loin derrière soi le fameux chapitre de Corinne sur l'Ecosse et même les plus charmantes scènes de Balzac. Il y a une descente de coche à Mâcon, qui est un miracle de poésie, le coche dignifié. Voilà un tour de force. Et l'adorable discours de la mère, et le portrait des oncles, tout est merveilleux, et je vous le dis, parfaitement bien senti par tout le monde. Nous vous devons un grand succès.
Vous n'avez pas pu vous occuper de Marie Stuart. Qu'est devenu ce projet?
On s'attend ici toujours à un coup d'État, moi je n'y crois pas. Je n'ai qu'une seule raison d'y croire : c'est qu'il y a un espion dans mon quartier qui vient à chaque instant demander si M. de Girardin se porte bien et quand il doit revenir. Je lui réponds que je n'en sais rien. Du reste, je n'ai pas d'autres indices, celui-là n'est pas bien significatif ; j'ai foi dans la république, la royauté ne me paraît plus une chose sérieuse.
J'ai bien pensé à vous, il y a un mois, quand j'ai vu partir tous les paysans, tous ces portiers et toutes ces portières allant comme des poètes ou comme des peintres pourvoir... la mer; c'était une joie, un délire, dont vous n'avez pas idée. « Non,
me disais-je, des gens qui se privent de tout, de vin, de viande, d'habits, et qui trouvent cinq pauvres francs pour se donner le beau luxe de contempler rOcéan, sont des gens qu'on peut encore mener à de grandes choses; on leur a prêché l'égoïsme pendant trente ans, on leur "a dit : La poésie est un Pouff céleste (mot de Scribe), et malgré tout cela, à la première bonne occasion de poésie à bon marché qui s'offre à eux, les voilà partis ! C'est un noble peuple que celui-là, il ne comprend que les poètes, et si vous n'aviez été que poète vous seriez encore son chef. Mais tout n'est pas dit, nous aurons, malgré les fous, de belles heures.
Mille bien afiectueux souvenirs à toute la famille.