D. 6. DE
ex
LETTRE DE LA REINE DE HOLLANDHl.
La Haye, 17 février 1851.
Votre lettre m'aurait flattée, si elle ne m'avait touchée ; car les années qui vont si vite devaient
emporter le souvenir des instants que nous avons passés ensemble. Tant d'événements ont touché à votre vie et à la mienne, et Dieu sait ce que nous réserve encore l'avenir !
Quoi qu'il en soit, les efforts des hommes ou leurs regrets ne sauraient entraver la marche nécessaire de l'esprit humain. L'idée, dont le temps sera venu, se fera jour malgré la force, malgré le courage, malgré le génie même, s'il avait le malheur de s'attacher en aveugle au passé. Pour moi je vis avec cette pensée-là : elle rend la soumission plus facile, et l'attente plus légère.
Un jour, dans le courant de l'été dernier, j'ai voulu vous écrire. Comme vous, j'avais perdu mon enfant chéri. Dans la torpeur qui succède à l'angoisse, mes idées s'arrêtaient; mais pendant de longues heures je récitais, je répétais vos vers, que j'avais lus dans ma jeunesse, et qui s'étaient, presque à mon insu, gravés profondément dans ma mémoire. Dans ce moment*là, j'appris votre départ pour l'Orient; j'en éprouvai une sorte d'efiroi comme si un dernier ami m'avait abandonnée. Je me fis informer, on me dit que vous reviendriez bientôt, et je n'écrivis pas, et lors de votre retour je me trouvais au fond de l'Allemagne.
Je ne sais si jamais nous nous reverrons en ce
monde; mais je vous prie de ne pas m'oublier, et de compter sur un intérêt constant, véritable, et que le temps et la distance n'altéreront pas.
Rappelez-moi encore, je vous prie, au souvenir de madame de Lamartine.
Adieu, et puissiez-vous être heureux comme je vous le souhaite I
SOPHIEMA-THILDE.