‹ Lettres à Lamartine, 1818-1865Chapitre 112 sur 135 · LETTRE DU MARQUIS GINO CAPPONI · texte numérisé non relu

LETTRE DU MARQUIS GINO CAPPONI

Florence, 4 juillet 1851.

Ma petite-fille à moi et son époux, le jeune marquis Ridolfl, demandent à vous être présentés, mon cher et illustre ami : et je me fais leur interprète, à titre d'ancienneté qui me donne quelque droit auprès de vous, car je date de plus loin que votre premier livre de poésie. Ainsi je compte toujours pour eux et pour moi sur un peu de bienveillance, et j'aime à vous le dire, car ces derniers temps et la position que vous avez prise en politique m'ont lié à vous, plus encore que par le

passé, d'admiration et de sympathie. Excusez le premier mot qui n'est pas de la flatterie banale, mais, au milieu de ce qui se fait généralement, c'est un bonheur de pouvoir deviner votre pensée et la retrouver cherchant en haut.

Je suis bien malheureux de ce qu'il ne m'est pas donné de venir causer avec vous quelques instants, et une lettre ne suffît pas en telle matière. Je vous dirai franchement qu'il a fallu un grand courage pour prononcer le mot république en février 48, c'était un grand bond dans l'avenir. Et quant à nous, elle nous a fait du mal, car elle nous a gonflés tout d'un coup de grandes espérances (pour ne pas dire de présomptions), et vous savez que nous sommes physiologiquement un peu sujets à cette sorte d'hydropisie. Pour vous le grand bond était nécessaire, un peu plus tôt, un peu plus tard, et il fallait de l'inspiration pour se jeter dans l'inconnu, prenant sûreté dans la vison du dernier but. Quand la poésie est divination, il faut bien lui faire place. Et puis avoir, aussitôt après, fortement agi pour retenir dans les limites de l'honnête et du raisonnable ce qui n'était que hardi, cela a été grand et beau. Dieu et l'histoire vous en tiendront compte.

Pardon, cher ami, de cette espèce de panégyrique; je dis ces choses-là à tout autre plus volontiers qu'à vous. Maintenant je crois entrevoir ce

même fil qui vous conduit au milieu des imbroglios de ce moment. Pour moi je ne crains pas le bouleversement social dont on est trop efirayé. La république restera, mais c'est œuvre diflScile que de la faire devenir une bonne et régulière chose. Les mœurs, les habitudes se formeront, mais la grande et périlleuse affaire c'est la décentralisation, sans laquelle il n'y a pas de bonne ni de vraie république; et disloquer les jointures de la vieille France sans qu'elle perde sa force, voilà le grand point à résoudre, aussitôt que les petites ambitions vous donneront un peu de loisir. Mais tout cela est du bavardage, auquel pardon de me laisser entraîner. Encore une fois, veuillez accueillir avec bonté mes jeunes mariés et présenter mes respects à madame de Lamartine.

Je suis, avec un attachement sincère, votre tout dévoué serviteur,

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