ERNEST HAVET
GXIII
LETTRE DE M. VILLEMAIN
Passy, ce 22 août 1853.
MON CHER ET ILLUSTRE CONFRÈRE
Je ne pouvais me plaindre de la confidence que vous a faite M. de Marcellus, et qui m'a valu de votre part un si aimable et bienveillant souvenir. Seulement cette confidence, je voudrais qu'il Teût
étendue à tout le monde et que son indiscrétion eût été une publicité complète suivie de cent mille signatures. Vous le dirai-je? depuis plus d'un mois je m'attendais à voir paraître, avec des noms divers et accrédités, quelque chose dans le sens de mon idée qui n'est que le vœu d'un solitaire. Je suis étonné de ce silence, dussiez-vous refuser ce qui vous serait offert. Vous ne supprimeriez pas du moins l'hommage public et l'honneur que se ferait à lui-même l'esprit français. On a tant parlé de fusion. Ce serait une belle fusion ou plutôt un noble accord que de s'entendre pour décerner à un grand et généreux talent ce qu'on votait au général Foy, et ce qui s'adresserait cette fois à l'immortalité du génie littéraire.
Peut-être je pense ainsi sous l'impression toute récente de vos volumes de la Restauration, de cette merveilleuse rapidité d'images, de tableaux, de sentiments, d'idées que je viens de suivre. Vous savez mon esprit assez hérissé de scrupules, et vous croyez bien que çà et là je ne vous les épargne pas. Mais je suis vaincu par cette facilité de génie qui vous emporte, et tout avec vous. Je n'ose dire à quoi me fait penser cette infatigable puissance d'imaginer, de produire et de peindre. Je songe à ce que raconte Herschel, non pas seulement d'un infini de mondes créés, mais d'un infini d'effusions
stellaires incessamment jaillissantes, étincelles qui sont des planètes, de telle sorte que Tinfini de Tunivers n'existe pas moins en activité continue de création qu'en espace et en durée.
Voilà ce qui me revient à l'esprit, en lisant plus lentement que vous ne les avez écrites tant de belles pages colorées, éclatantes, pathétiques, tant de traits heureux qui vous échappent, tant de choses ingénieuses et fortes. Je suis en cela désintéressé, sauf toutefois le suprême plaisir que donne l'imagination éloquente. Mais enfin, je suis du moins impartial, car vous ne ménagez pas les personnes plus ou moins jeunes, plus ou moins intelligentes qui ont cru à quelque imitation possible du gouvernement britannique, qui ont cherché, qui ont servi la cause du droit dans la politique, et qui sans vouloir la démocratie illimitée, si faible gardienne de la liberté, voulaient la liberté individuelle, la liberté parlementaire, la liberté de la presse. Franchement vous n'êtes pas juste pour ces personnes, tout en me faisant honneur de m'adjoindre à elles en quelques endroits. Lors même que l'imitation de la liberté légale et politique d'un autre pays eût manqué de certaines conditions, il était bien d'y aspirer, d'en préconiser l'esprit, d'en adopter certaines garanties. Cela n'était pas seulement inexpérience et ambi-
lion. Pardon, mon cher et illustre confrère, de cette défense posthume que je vous soumets...
Agréez tous mes sentiments d'admiration et d'attachement.
VILLEMAIN
LETTRE DE M. VICTOR HUGO
Dimanche 27 avril (56), Hauteville-House.