‹ Lettres à Lamartine, 1818-1865Chapitre 121 sur 135 · LETTRE DE M. MISTRAL · texte numérisé non relu

LETTRE DE M. MISTRAL

Paris, le 9 mai 1859.

Oh I monsieur de Lamartine I un seul nom me vient sur les lèvres en voulant vous écrire : mon père I

Il n'est pas de parole au monde qui puisse mieux rendre ce que j'éprouve pour vous I vous m'avez vu hier soir étouffer mes sanglots, à l'audition de l'entretien sublime et pathétique que vous me consacrez ^ Je suis rentré dans ma chambre avec M. Adolphe Dumas, avec deux autres poètes provençaux, mes amis. Nous avons passé la nuit à vous lire, nous avons sangloté toute la nuit.

Hier, je n'étais rien, un pauvre poète de village, heureux d'une humble gloire qui allait d'Arles à Avignon, et aujourd'hui vous m'avez tant donné que je n'ose presque revenir et me montrer dans mon village avec tant de richesse. Il me semble

1. Littérature villageoise. Apparition d'un poème épique en Provence. Cours familier de Littérature^ t. VII.

que ma gloire ne m'appartient pas; plus que jamais je sens le besoin de me cacher et de me recueillir, et de parler avec ma mère de l'immensité de vos dons. Vous avez détaché de votre épaule le manteau radieux de l'immortalité, et vous m'en avez couvert. Comment f erai-je pour m'en rendre digne? et comment ferai-je aussi pour vous payer en reconnaissance la millième partie du bien que vous me faites? Je me sens écrasé... Ah ! poète magnanime, si la France entière dont vous avez grandi le nom parmi les noms des peuples, si la France que vous avez sauvée est si petite en face des obligations sacrées qu'elle vous a, comment ferai-je, moi, pauvret, pour élever ma reconnaissance à la hauteur de vos largesses ! Oh I n'importe, je vous le jure devant Dieu, vous n'aurez pas tendu la main à un ingrat. Si humble et si petit que soit le grain de blé, lorsqu'il monte en épis sous la rosée du ciel, il peut encore faire honneur à la main qui l'a semé.

Votre parole magnifique vient de créer ma gloire et peut-être mon génie. L'une et l'autre font déjà partie de la traînée de lumière que vous laissez derrière vous. Que ne puis-je aussi faire remonter à sa source la moitié du bonheur que vous me donnez I

Je vous salue, ô le plus noble de tous les hommes,

et de nouveau je vais pleurer sur vos pages diyiues. Laissez-moi donc me dire, avec le plus grand respect, votre enfant dévoué.

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