‹ Lettres à Lamartine, 1818-1865Chapitre 122 sur 135 · CHER ET ILLUSTRE MAITRE · texte numérisé non relu

CHER ET ILLUSTRE MAITRE

J'ai élevé un autel dans mon cœur et je vous y offre tous les jours en sacrifice mes plus douces pensées. Depuis mon arrivée dans mon village, parler de vous, penser à vous est la meilleure de mes joies.

Une charmante jeune fille de Dijon doit vous avoir écrit quels délicieux moments nous vous devons, et avec quel amour nous avons toute une journée béni votre grand cœur et chanté votre immortel génie. Elle m'a transmis votre réponse, et pour elle et pour moi je vous en remercie.

Me permettez-vous de vous raconter comment m'ont accueilli mes compatriotes?... Je parle seu-

ement des gens de mon village... Usent été profondément émus de mon succès. Us ne se rendent pas' tout à fait compte du mot ^Zotr^, car, au delà de rhorizon de nos campagnes^ et en dehors de leurs idées rustiques, tout leur apparaît vague, nébuleux, indéterminé. Et pourtant, ils avaient senti d'instinct que quelque chose de nouveau et de glorieux pour nos contrées s'agitait dans le lointain. Aucun d'eux n'allait à la ville porter ses grains, ses primeurs ou ses garances, sans qu'il s'enqult de ce qu'on disait de moi dans Paris, la grand'ville. Et le porteur de la bonne nouvelle émerveillait tous les voisins à la veillée, et les faucheurs, les laboureurs ou les magnanarelles disaient entre eux, au milieu de leurs travaux :

< Qui aurait dit que Frédéric^ cet enfant que nous connaissons tous et que nous tutoyons journellement, eût fait de si belles choses, sans sortir de chez nous, et surtout en parlant de nous I >

Quand j'arrivai, ma bonne mère vint à ma rencontre jusqu'au milieu de la petite place de Maillane, et m'ayant embrassé publiquement, elle me dit tout attendrie (ce furent ses premières paroles) : < Va, j'ai bien prié tous les soirs et les matins pour M. de Lamartine, et si le bon Dieu m'écoute, il deviendra heureux! >

A peine entré dans ma maison, les paysans du

voisinage vinrent, les uns après les autres , me saluer et me toucher la main, ne trouvant pas de mots pour exprimer leur impression au sujet d'un événement si extraordinaire pour le pays. Tous me disaient avec une émotion profonde : c II parait que ça a bien marché I... Allez, nous sommes bien contents, aussi contents que vous I »

Ensuite venait l'admiration pour Lamartine, le pbis savant et le plus grand de tout Paris. — Et des questions, et des questions : t Quel âge a-t-il ? comment est-il ? comment vit-il ? etc., et, quand j'avais satisfait à toutes leurs demandes, ils s'en allaient en répétant : « Allez, nous sommes bien heureux, aussi heureux que vous I >

Voilà, maître bien aimé, tout mon triomphe villageois : il est simple et humble comme toutes les choses de la vie populaire, mais au moins il est franc, sans amertume et sans envie.

Quant aux cités, il n'y est bruit encore que de votre quarantième entretien. C'a été une fièvre, un étonnement colossal. On se l'est passé de main en main. On ne savait qu'admirer le plus, de votre splendide éloquence ou de votre magnanimité. J'ai reçu ces jours derniers votre quarante-sixième entretien. Il se termine, comme au reste tous les autres, par une gerbe de pensées radieuses, puissantes et prophétiques.

Vivez, cher maître !... et qu'ainsi, longtemps encore, vos paroles divines soient la voix inspirée et renseignement de l'univers !

Je vous salue, ô mon bienfaiteur, avec amour et vénération, et je vous prie de présenter mes salutations les plus afiectueuses à madame de Lamartine et à madame votre nièce.

Votre dévoué poète,

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