‹ Lettres à Lamartine, 1818-1865Chapitre 123 sur 135 · F. MISTRAL · texte numérisé non relu

F. MISTRAL

LETTRE DE M. THIERS

Paris, i" octobre 1859, MON ANCIEN ET CHER COLLÈGUE,

Je ne reçois à la campagne, où je passe une partie de l'été, que les journaux quotidiens qui m'arrivent par la poste. Je n'avais donc pas encore lu votre quarante-quatrième entretien*. C'est hier seu-

i. Examen critique de V Histoire de V Empire y par M. Thiers.

lement en venant passer une journée à Paris que je Tai trouvé et lu.

Je me hâte de vous en remercier très sincèrement et très cordialement. Quant aux éloges que vous voulez bien m'accorder, je ne dirai qu'une chose, c'est que je voudrais les avoir mérités tous. Quant aux critiques, je voudrais naturellement ne les avoir pas méritées, mais franchement je n'en sais rien. L'avenir seul le dira. Quant à vous, vous avez non seulement usé d'un droit en me les adressant, mais fait la plus convenable chose du monde. Vous ne deviez parler de moi que comme vous pouviez, en louant et blâmant selon votre avis. Je vous remercie donc de tout en bloc, louange et critique. Je ne conteste qu'une critique, c'est celle qui porte sur les jugements moraux que j'ai prononcés. Je croîs avoir été juste, ou suflSsamment sévère, à l'égard de Napoléon notamment. Il ne faut pas demander à un homme autre chose que le comporte son rôle.

Napoléon ne pouvait pas être un libéral. Mais il pouvait et devait mieux conserver le dépôt de notre grandeur remis entre ses mains. Il a perdu le dépôt, et ce n'est pas seulement un reproche de maladresse que je lui fais, ce qui serait du pur matérialisme historique, c'est un reproche plus grave : c'est d'avoir cédé à ses passions d'orgueil, d'ambi-

tion, etc., ce qui lecoastitue non pas un maladroit, mais un coupable, un grand coupable, et là est la moralité du jugement. -— Du reste je vous demande pardon de cette petite protestation. Je vous la devais en preuve de la franchise de nos relations. Je regrette comme vous que les convenances d'un passé, du reste déjà bien loin de nous, me privent d'un entretien que je goûterais, je veux espérer, autant que vous.

Recevez mes amitiés, celles de 1829 et de 1830.

A. THIERS

Page 1