CHER ET VÉNÉRÉ NAITRE
Je puis dire aujourd'hui, grâce à vous, non omnis moriar. Mon nom restera gravé sur votre impérissable monument^Comme je suis heureux et recon-
1. Trois heureuses journées littéraires, t. X, Cours familier de Littérature,
naissant de devoir à votre amitié cette place si enviée I Je n'aurais jamais osé y prétendre; bien d'autres en étaient plus dignes par le talent : mais je la méritais un peu par Tadmiration et le dévouement sans bornes. Je me sens là, comme les fidèles écuyers dormant sur le marbre, aux pieds de leur capitaine. J'y resterai avec vous jusqu'à ce que la pierre soit brisée. Je l'ai dit plus d'une fois : dans la légende poétique de l'avenir, tous les noms et toutes les œuvres notables de ce temps iront se perdre pour y mieux rayonner dans l'auréole du nom de Lamartine, comme les œuvres du grand cycle de la Grèce dans le nom d'Homère. Que d'étoiles disparaîtront tout à fait dans cette vaste lumière ! Vous avez voulu me conserver à moi une petite lueur personnelle : c'est plus de bonheur et de gloire que je n'en ai jamais espéré quand j'ai tenté d'être poète. — Que de joie une pareille consécration aurait répandue autour du foyer illustré et béni par vous, si la tête et le cœur, si le vrai chef de cette famille eût été encore là I C'est la pensée qui ne m'a pas quitté un instant en lisant ces magnifiques pages ; je les ai dévorées avec autant de douleur que d'ivresse et d'orgueil, en songeant que mon père ne les lira pas , que ce fleuron a manqué à la couronne d'honneur dont je voulais entourer ses cheveux blancs. Il partageait si bien mon culte
pour VOUS ; il avait été si fier de votre accueil ; et tous les deux nous gardions si bien une seule pensée, un seul honneur, un seul orgueil en deux âmes I II me reste, pour leur en faire un titre de noblesse, une obligation de vertu, mes enfants qui savent déjà depuis longtemps ce que veut dire votre nom ; ils ont senti avant de le comprendre, en écoutant lire ces grandes paroles, qu'il y avait là une immense gloire, un immense bonheur pour eux; ils m'ont accablé de caresses en touchant le bienheureux cahier. Pour moi, je ne puis pas croire encore que je ne vais pas tout à l'heure le remettre aux mains de l'aïeul chéri. C'est à Idi encore, à travers sa tombe, que j'en répète le plus souvent les paroles gravées dans mon cœur. Que d'angoisses j'ai traversées depuis trois mois! Voilà la première heure de larmes sans amertume, et c'est vous seul qui pouviez me la donner !
Je sais, cher maître, par quelles afflictions vous avez été visité pendant que j'étais moi-même sur ce calvaire ; mais j'apprends aussi avec bonheur que vous n'avez plus à craindre pour ces têtes bien aimées. Dans mon accablement, je n'ai pas eu la force de vous écrire pour vous apprendre mon malheur et vous dire de quels vœux ardents je m'unissais à vous pour conjurer de votre toit un malheur semblable.
Veuillez transmettre à madame de Lamartine tous mes souhaits et tous les respects de ce qui m'entoure. Ma femme et ma sœur ont besoin aussi de vous remercier avec moi. Je cherche avec quelles paroles je pourrais le faire dignement, et je ne les trouve pas ; mais je puis vous dire avec orgueil que si grande que soit cette preuve de votre indulgente amitié, ma piété envers vous était déjà telle que cela encore ne peut y ajouter. Je vous appartenais déjà comme aujourd'hui, pleinement, irrévocablement et jusqu'au dernier combat.
y. DE LAPRADE.