M. de Chateaubriand
58 LETTRES A LâMâRTIIHE
un moment chez mon voisin et collègue de Florence où vous êtes loin d'être oublié; puis j'irai chez moi recevoir les cardinaux à qui on a indiqué cette route comme la plus chaude et la meilleure. Bien que je lui fasse quelque infidélité de temps à autre, cette résidence me plaît toujours, et j'y resterai tant qu'on voudra.
Adieu, cher camarade, mille hommages autour de vous. Croyez que mes vieux sentiments pour vous ne changeront jamais.
MARGELLUS.
LETTRE DE M. VICTOR HUGO
Monsieur Alphonse de Lamartine, A son château de Saint^Point,
Près et par Màcon
Votre dernière lettre, mon cher Lamartine, m'a fait un grand et vrai plaisir. Vous voilà enfin, comme je vous rêvais depuis si longtemps, rentré à votre nid d'aigle, à votre cachette de poète, à votre donjon de seigneur français et non plus ita-
lien, baron féodal et non plus diplomate, seul loin des salons de cour et de ville, seul avec votre âme, votre famille et votre génie, libre et maître de vous, plantant des arbres, mangeant des choux et faisant des vers. Je vous en félicite et vous en remercie. Je vous aime mieux ainsi.
Je vous félicite aussi de ce que j'ai lu dernièrement dans le Journal des Débats de vous et à votre sujet. Il est beau de vous voir si à votre aise dans les choses positives, et vous commencez bien votre carrière d'homme public. Vous serez aussi puissant à la tribune que dans vos vers; et c'est le plus éclatant démenti qu'on puisse donner aux gens de peu de valeur qui ne veulent pas que le génie se mêle des affaires et refusent l'intelligence à l'imagination. Vous avez cette double faculté, et vous arriverez de plain-pied de votre renommée de poète à la Chambre. Ce sera beau et bon.
En attendant ne nous faites pas faute. Songez qu'il nous faut des vers et de vos vers. Ce siècle nie la poésie, et vous êtes encore le seul qui l'y ait fait croire.
Quant à moi, je lutte, vous le savez peut-être. Je suis en ce moment livré aux bêtes, mais je les laisse faire, et je pense à autre chose. Cependant la cohue s'acharne. Je suis en proie aux feuilletons de toute grandeur. J'en ai lu un l'autre jour qui
avait cinq pages : c'est de la bêtise au mégascope.
Ce qui ne peut ni grandir ni grossir, c'est ma tendre amitié pour vous.
VICTOR HUGO
Paris, 27 février 1829.
LETTRE DE M. CHARLES NODIER
27 mars 1829.
Mon cher Alphonse, la lettre que je reçois de vous a failli se croiser avec une autre lettre que je vous écrivais et que je recommence ab initiOy pour placer les choses dans leur ordre. Ce n'est pas ici qu'un beau désordre est un effet de Vart .
Je verrai ces jours-ci votre petite poétesse valaque qui m'intéresse beaucoup. Une jeune fille dont vous avez tourné la tête de Mâcon à Bucharest doit avoir une âme. 11 y aura probablement de la poésie là dedans.
Mais avant de lire ses vers, je suis condamné à déchiffrer le grimoire de trois huissiers. Vous savez que la librairie vient de subir un nouvel échec, et
me voilà, au bout de trois ans de travail à seize ou dix-huit heures par jour, plus pauvre et surtout plus irrémédiablement pauvre que je ne l'ai été de ma vie. Heureusement, du mal de vivre on s'en guérit quand on veut.
Je venais de m'entremettre dans les intérêts d'une autre Sapho,
Car il en vient du Mans tous les jours par douzaine,
de cette pauvre Elisa Mercœur qui a fort innocemment compromis votre nom dans une polémique désagréable. La lettre bien longue, bien diffuse et bien ennuyeuse, que vous recevrez d'elle avec la mienne, ne vous portera pas la mesure de son esprit. La douleur que tout ceci lui a causée n'a pas été pour elle une muse. Etourdie d'éloges et trop accessible à tous les mensonges, elle a été dupe d'un intrigant qui a malheureusement du talent et qui s'écrit quelquefois des lettres en votre nom. Elle n'est pas complice de cette insolente supposition. Elle mérite votre indulgence, et je vous atteste qu'elle a besoin d'être consolée. Je prends à cela un intérêt tout moral. Je n'ai pas lu ses vers, et je l'ai trouvée assez laide. Accordezlui un mot bienveillant.
Vous êtes bien heureux, mon ami, de voir la nature et de la contempler dans vos délicieuses
campagnes. Si j'ai le bonheur de rencontrer ces jours-ci quelque riche qui m'achète ma bibliothèque en bloc, pour que je puisse en jeter la valeur aux limiers de la justice, j'espère qu'il m'en restera, après avoir fait la part de mon ménage, de quoi faire à pied en Europe une pointe de quelques centaines de lieues ; et je n'ai point d'itinéraire où je n'aime à placer Màcon.
Je passe à une affaire pour laquelle je suis vivement pressé de vous entretenir. Des hommes très honorables, d'un très bon esprit, et munis de riches garanties pécuniaires, viennent d'instituer, à l'instar de la Reviie d'Edimbourg, une Reime de Paris qui paraîtra tous les dimanches, à compter du 12 avril dont nous sommes tout près. Ce sera moins une feuille de critique littéraire, comme on les a faites jusqu'ici, qu'un Magasin, un Répertoire de pièces inédites empruntées à toutes les très hautes notabilités de l'époque. Je vous prie de croire qu'il n'y a là personne de plus obscur que moi, qui n'y ai peut-être été appelé que parce qu'on suppose que j'exerce quelque influence d'amitié sur vous, sur M. de Chateaubriand, sur Victor Hugo. L'entreprise est large, et dirigée par des gens qui se connaissent en puissances littéraires et qui n'admettront rien de médiocre. Il est inutile d'ajouter que la communication d'un article, ou d'un
fragment, ou d'une pièce de vers, n'en aliène aucunement la propriété, et cependant cette insertion sera payée à haut prix. C'est à vous à le régler. Il est d'ailleurs réservé qu'il sera susceptible d'être accru en raison du succès des éditeurs.
Il m'importe, mon cher Alphonse, que vous répondiez à cette communication. Je m'en suis chargé, et j'aime à faire ce que j'ai promis. Je voudrais que votre réponse fût accompagnée de l'envoi de quelques-unes de ces Harmonies ravissantes, que j'ai bien peur, si vous refusez, de ne plus entendre que dans les concerts des anges. Si cela ne vous convient pas, exprimez votre refus de manière à ce qu'il puisse être montré ou lu à ces messieurs. Je crois que c'est Amédée Pichot qui est gérant. Un des principaux actionnaires qu'on m'a dit espagnol ou portugais, et qui vous a peutêtre écrit pour le même objet, vous a connu à Florence.
J'ai fait comme le public, mon ami. Je n'ai pas lu les Satyres (sic) de Baour. On m'a dit qu'il nous avait nommés dans la première, mais je ne crois pas que nous soyons des pourceaux de la nouvelle. C'est un homme sans fiel, dont les vers sont encore assez propres. Il n'y manque que de la verve et quelque peu de poésie ; mais je vous garantis qu'il vous admire sincèrement, et que votre galante
mention d'Omasis ^ a triomphé de toute sa modestie toulousaine. Il en sera longtemps heureux.
J'imagine que vous devez être auprès de madame de Lamartine et de cet autre ange qui rivalise de beauté, de fraîcheur, de grâce, de céleste inspiration avec vos autres ouvrages. Rappelez à Tune, tâchez de rappeler à l'autre vos hôtes de Saint-Point, et la respectueuse amitié du père, de la mère et de la fille.
Tout à vous pour toujours.
CHARLES NODIER
P.-S. — Quand vous viendrez, vous vous promènerez dans vos jardins sans sortir de mon salon. Le portrait que Gué en a fait est une merveille.
Si vous avez quelque occasion de faire prendre chez moi les poésies d'Elisa Mercœur, je les garde à votre disposition.