MON CHER AMI
L'amitié d*un grand homme est un bienfait des dieux.
J'ai senti mon cœur consolé en trouvant dans votre lettre l'expression si bienveillante d'un sentiment qui me tient lieu de gloire et de bonheur. Je n'userai pas de votre offre, mais je ne l'oublierai pas; elle m'a reconcilié avec la vie, et je vous jure que, si cela dépend de moi, je ne mourrai pas sans vous avoir revu.
Mademoiselle Rovel est venue chez moi. Je n'y étais pas. Ma femme a été enchantée de sa décence et de ses manières franches et naturelles. Je la crois digne d'intérêt. Je m'en assurerai mieux quand le chaos de mes affaires sera débrouillé. Il
n'y a pas un jour qui n'amène un échec ou une chute, et, heureusement, la librairie ne peut pas s'en prendre à moi, car aucun des ouvrages pour lesquels on me fausse payement n'était publié. Je n'y perds, quant à moi, que le manuscrit, une double négociation au vingt-quatre pour cent, et les frais. Votre réticence à l'égard de notre Revue m'aurait donné un peu de chagrin, si je n'avais d'ailleurs été si heureux de votre lettre. Cette opinion du temps, qui vous parait si accréditée, se renferme dans la basse clientèle de quelques petits journaux honteux, qui sont l'opprobre du pays. Au reste, vous n'avez pas rencontré, sur la route du triomphe, un aboyeur si insolent qu'il ne vous saluât d'un cri d'admiration. Pour vaincre les infâmes haines de l'impuissance envieuse, il ne faut que produire, et c'est à ce genre de productions que la Reviie est ouverte. Il ne faut pas se dissimuler une chose, mon ami : dans ce siècle Protée, la puissance a changé souvent de place; Robespierre l'avait donnée au bourreau. Napoléon l'avait confiée au sabre du soldat, la Restauration l'a laissé prendre à la plume du publiciste. Vous avez une double et immense carrière à parcourir, et maintenant un chevalier ne peut plus entrer dans la lice avec avantage quand il a la visière baissée. Il faut qu'il ait tenu l'opinion éveillée, haletante et
curieuse. On ne monte au Capitole qu'en passant par le Forum, et je ne sais de tribune accessible au talent que celle des Chambres ou celle des journaux.
Réfléchissez cependant sur tout cela. Je ne voudrais pas, au prix de ma vie, vous entraîner dans une démarche qui coûtât quelque chose à votre repos.
Ma femme me prie de la rappeler au souvenir de madame de Lamartine, dont la charmante bonté ne s'effacera jamais de notre mémoire. Ma fille passe sa vie à broder la musique de ses notes inexpérimentées sur la délicieuse musique de vos vers. Quoique votre traducteur ne soit pas savant, on lui accorde le mérite de la naïveté, et même de quelque inspiration.
Tout à vous, cher Alphonse, et pour toute la vie.
CRARLES NODIER.
4 avrir 1829.