TRÈS CHER COMTE
C'est ici à Impériale, où je suis maintenant, que Tannée passée j'ai eu la dernière fois le plaisir de vous voir et de causer avec vous. Je venais alors de la Savoie, j'avais touché aux barrières de la France, et vous preniez congé de moi en quittant l'Italie pour vous diriger vers cette belle et grande capitale, un des foyers des grandes affaires d'Europe. Depuis ce temps, j'ai bien des fois pensé à vous, bien souvent regretté une conversation, un échange d'idées et de sentiments qu'il est presque impossible de retrouver ailleurs.
De loin j'ai suivi vos pas, et j'ai été informé que vous n'aviez pas passé en Angleterre. Je savais que vous pensiez avec plaisir à Florence, que vous n'aviez pas renoncé à l'espoir d'y revenir; dans ce temps j'ai reçu une lettre de votre main, lettre précieuse que je conserve avec soin , elle montre bien de l'attachement, une bonté bien
particulière pour moi qui suis loin de la mériter.
Souvent heureux de vos vers, heureux des souvenirs de Pise, de ses plaines et de ses chasses où vous avez assisté, des rivages de la mer à Livourne où vous vous promeniez avec votre famille, j'ai laissé l'imagination errer dans le vague ; souvent encore méditant sur la partie morale, j'ai pensé à vous en causant avec le comte de Maistre et M. d'Ancillon, deux personnes qui vous auraient convenu, où une imagination brillante se réunissait à une volonté droite et un cœur pur.
La liberté dont vous jouissez, la patrie de la poésie où nous habitons, les connaissances que vous y avez, une personne qui vous est sincèrement attachée, tant de raisons me font espérer un jour votre retour. Attendri souvent de l'intérêt que vous m'avez témoigné pour les premiers pas d'un jeune homme dans une carrière nouvelle, je serais heureux de vous en faire voir quelques-uns de plus, faits depuis ce temps. Des cruses * réitérées dans ces contrées abandonnées font paraître une première aube d'un nouveau jour. On rassemble maintenant les moyens, on va les diriger tous vers un même objet pour forcer l'ennemi. Les travaux ont été commencés l'hiver dernier ; il y a raison de
1. Travaux de dessèchement pour assainir les marennines de Toscane.
croire que dans le courant de Tannée prochaine, et même avant Tété, une partie de TOmbrone portera ses eaux chargées de limon dans ce vaste marais ennemi de la vie des hommes, pour le combler. Hier soir, en passant pour aller aux Caséines, j'ai vu les gens du peuple réunis aux coins pour lire une annonce imprimée, collée sur les murailles ; j'ai reconnu que c'était l'appel pour le creusement du déversoir, et je ne peux nier que ce ne fît impression sur moi.
Veuillez bien me donner de vos nouvelles. Ma femme me charge de vous faire ses compliments. Veuillez bien me rappeler au souvenir de madame de Lamartine et me croire toujours votre très affectionné,