‹ Lettres à Lamartine, 1818-1865Chapitre 33 sur 135 · LETTRE DE M. SAINTE-BEUVE · texte numérisé non relu

LETTRE DE M. SAINTE-BEUVE

Paris, ce 29 août 1829.

J'ai reçu, mon cher Lamartine (puisque vous me permettez de vous parler familièrement comme à un ancien ami), j'ai reçu votre lettre et votre admirable épltre qui m'a rendu bien heureux et

1. La réponse à cette lettre est du 15 septembre. Correspondance^ t. III.

glorieux*. Je commencerai maintenant à avoir confiance, et je la relirai souvent comme encouragement à poursuivre. Le soir même où je la reçus, j'allai chez Victor, où se trouvaient quelques-uns de nos amis ; je la lus et nous nous en enivrâmes tout le soir. Ce que vous m'y répétez de mes malheureux vers et ce que vous voulez bien appeler vos injures poétiques me la rendent encore plus chère ; c'est un gage de franchise pour tout le reste ; et, croyez-moi, car je vous le dis bien sincèrement, lorsque je lis quelques-uns de vos vers, que j'ad* mire cette manière si large, si naturelle, si ouverte et si pleine, que je la compare à vos paysages immenses, aux moissons et aux grandes herbes ondoyantes, aux murmures et aux ombrages flottants, où tant d'air circule, où le ciel est si profond et si infini, il me prend grand mépris de cette manière petite, étroite et curieuse, où l'impuissance d'atteindre plus haut m'a confiné, et dans laquelle j'ai tâché de me faire une poésie, comme un pauvre diable s'arrange un petit jardin sur sa fenêtre ou dans les fentes de sa cour. Vous êtes heureux de n'avoir pas été sujet, en débutant, à cette indigence un peu honteuse de génie, et d'avoir taillé tout d'abord en pleine nature avec

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