Epître à M. Sainte-Beuve. Harmonies poétiques^ liv. IIL
luxe et opulence. Je crains fort pour ma muse chétive qu'elle ne perde jamais tout à fait sa gaucherie première, qu'elle ne se familiarise jamais, et avec abondance de cœur, avec ces grands et simples spectacles auxquels il faut livrer son âme à pleine aile, et qu'elle ne préfère toujours se tapir, humble et rougissante, au bord de quelque fossé, le long d'une haie ou d'un mur en terre et en boue. Mais croyez que je ne me fais pas illusion sur les inconvénients et la misère de cette façon de poésie, que je reconnais à l'autre toute sa supériorité, et que je la lui envie avec admiration et désespoir.
J'ai été, comme vous, bien étourdi du changement politique' qui remet en question ce qui semblait si bien jugé pour tous les cœurs honnêtes et sensés. Cela est affligeant pour tout le monde, et pour les arts, et les poètes encore plus directement peut-être. Qu'y faire? — Vous semblez fâché d'avoir vu le nom de Victor mêlé à tout cela. Il n'a pas tenu à lui de l'éviter. Il avait fait sa pièce de Marion Delorme dans un esprit très pacifique et uniquement littéraire; M. de Martignac, qui se sentait peu sûr de sa place, et qui craignait les moindres occasions de donner prise à la cour contre lui, vit quelques inconvénients à la repré-
i. M. de Martignac remplacé au ministère par M. de Polignac.
sentation et n'osa Tautoriser, sans cependant l'interdire. Sur ces entrefaites, il tomba; M. de la Bourdonnaye vint, qui déclara nettement à Victor que la pièce ne serait pas jouée, mais lui offrit tous les dédommagements possibles, particulièrement une position politique au Conseil d'Etat et une place dans l'administration, Victor dit que pour le moment il n'était qu'un poète, et qu'il n'entrait pas dans ses idées d aborder si vite un rôle politique, surtout ne partageant pas les principes de la nouvelle administration. Le lendemain, et quand il croyait tout fini par son refus, il reçut un brevet qui portait à six mille francs sa pension de deux mille francs du ministère de l'intérieur ; il répondit par un refus très respectueux, que sa pension de deux mille francs, qu'il avait reçue sans l'avoir demandée et conjointement avec son noble ami M. de Lamartine, pension qui lui était précieuse surtout comme gage des bontés du roi, lui suffisait, et qu'il suppliait le roi de le laisser dans la situation où ses dernières bontés étaient venues le chercher. Voilà le fond de l'affaire ; il n'y a mis que l'indispensable, ce qu'il se devait comme homme de conscience et d'honneur; le reste est du fait des journaux qui, comme vous le dites si bien, salissent tout ce qu'ils touchent.
On monte dans ce moment-ci aux Français Y Othello d'Alfred de Vigny; c'est une traduction
assez exacte et en vers de la pièce de Shakespeare; c'est une très belle œuvre à la lecture, et j'espère qu'elle sera bien prise à la représentation. Mais le moment est mal choisi pour une jouissance littéraire, quand les esprits sont pour ou contre la politique anglaise, comme au temps de Pitt et Cobourg.
Je regrette bien que votre voyage de septembre paraisse manqué; nous vous espérions tous; j'aurais bien envie d'aller, suivant votre offre aimable, déposer mon bâton pour quelques nuits à Saint- Point, mais je suis tenu ici à la chaîne par une foule de petits liens auxquels je ne pourrai me soustraire durant toute cette saison. Plus tard, peut-être...
Il y a quelque temps que je n'ai pu voir David qui est allé faire une petite tournée en Allemagne pour en rapporter le buste ou la médaille de Goethe et autres illustres. C'est un homme qui fait tout pour l'art et pour ses amis ; un cadeau de vous le paierait mal ; la seule chose qui lui ferait plaisir à recevoir, ce serait un exemplaire de vos œuvres venant de vous et avec une ligne de votre main. — Entre nous, ce qui le comblerait, ce serait qu'à l'une de vos Harmonies, quand elles se publieront, vous missiez son nom en tête; c'est là votre plus belle monnaie et dont il est digne. —
Mais surtout, je pense, point d'argent, de bronze, ni de cadeau de ce genre, cela pourrait le blesser.
Adieu, et quand vous aurez quelques moments à perdre, quand vous voudrez vous souvenir que Paris existe, et que vous y avez beaucoup d'amis et en savoir quelques nouvelles, pensez à moi, je vous prie, et écrivez-moi aussi vite et aussi peu que vous voudrez.
Votre tout dévoué d'admiration et de cœur.
SAINTE-BEUVE
Rue Notre-Dame-des-Ghamps, 19.
LETTRE DE M. VILLEMAIN
A Monsieur Alphonse de Lamartine,
au château de Montculot, près Dijon.
MONSIEUR
J'ai remis exactement vos quatre lettres à MM. Droz, Duval, Laya, Cuvier. Je crois qu'elles ont ajouté à leurs dispositions de justice. M. Droz
me Ta dit positivement. On vous a trompé, je crois, sur M. Cuvier. Il s'exprime peu, mais je ne puis douter de son adhésion, et au besoin MM. Roger, Laine, les personnes qu'il considère le plus lui parleraient. Soyez bien tranquille de ce côté. Pour me résumer, vous serez élu. Absent, votre majorité est certaine. Présent, elle serait infaillible et nombreuse. Venez donc, si vous le pouvez. Et ne soyez pas arrêté par le chagrin que votre revers donnerait à des parents, à des amis. Ce revers est impossible. Je suis honteux de vous en parler si longtemps, et embarrassé de vos remerciements.
Admiration, attachement à part, je vous ai dit ma stratégie académique : avec la liberté de la presse et des opinions, le mouvement des esprits, l'impatience dédaigneuse de la jeunesse, il est impossible de maintenir une académie littéraire, si on ne la fortifie pas de tous les talents illustres. Nous devons quêter la gloire et l'absorber aussitôt qu'elle parait. Il n'est plus permis d'écouter l'esprit de coterie, les petits scrupules, les petites jalousies. Voilà ce que je prêche avec assez de succès. Par le même principe, j'aurai beaucoup de zèle pour l'élection de Cousin, de Ségur, de Victor Hugo, d'Alfred de Vigny. Pour vous, quand je suis triste, quand je suis las de tout, je relis avec un charme indéfinissable vos vers qu'on ne peut pas plus
oublier que votre physionomie. Si j'étais chargé de vous recevoir après votre élection, je vous les réciterais pour tout compliment. Venez donc, monsieur, si cela ne vous dérange pas trop. Venez pour assurer une élection dont nous avons plus besoin que vous; et veuillez agréer mon bien sincère et affectueux dévouement.
A. VILLEMAIN
Ce 22 octobre 1829.