LETTRE DE M. BRIFAUT
A Monsieur Alphonse de Lamartine, au château de Montculot, près Dijon,
Non vraiment, vous n'avez plus à craindre le duc de Bassano, mais vous n'y gagnez rien. Le nouveau candidat qui se présente est bien plus redoutable pour vous ; il vous enlève cinq ou six voix. Je sais ce que je dis : j'ai vu, j'ai entendu; ne croyez pas ceux qui vous écriront le contraire; ils se trompent. Quant à moi, voici ma profession de foi sur M. de Ségur. Je le connais depuis longtemps, je suis très lié avec son père, j'ai de grandes relations avec sa femme, je l'estime beaucoup, je le crois fort digne d'entrer à l'Académie et il peut compter sur ma voix, mais ce n'est pas cette fois-
ci. Cette voix, je la réserve à un poète que je mets à part entre les poètes, qui a composé un nombre infini d'admirables vers, qui mérite de passer avant tout le monde et que je serai également fier et heureux d'appeler mon confrère. Je ne nomme personne, et pourtant j'espère qu'on m'entend. Est-ce qu'il n'y a pas moyen d'obtenir que ce poète-là cède aux instances de ses amis qui jugent sa présence nécessaire à Paris ? Est-il décidé que le génie des vers sera incompatible avec le don de la sagesse ? Si cela est, j'en suis fâché. Lui présent, il eût emporté la balance. Il ne veut pas me croire. Il a tort. Je suis la Cassandre de l'amitié et il en est le saint Thomas. Nous mêlons le sacré et le profane à nous deux. Quel dommage qu'il ait tant d'opiniâtreté ou que j'aie si peu d'éloquence I Ahl cruel homme que vous ôtesl Adieu. Je vous gronde et je n'en serai pas plus avancé, mais je remplis un devoir. Ne me procurerez-vous pas un plaisir? Vous m'entendez? Adieu.