LETTRE DE M. AIMÉ MARTIN
Monsieur Alphonse de Lamartine De r Académie française Dans sa terre de Saint-Point, Mâcon.
Passy, le 28 juin 1830.
Mon cher ami, j'ai remporté plusieurs triomphes en votre nom I je me suis couronné de vos lauriers, j'ai été heureux de votre gloire, et tout cela depuis votre départ. Ne pouvant plus vous voir, je vous lis et je crois vous entendre. L'admiration des autres me console, aussi n'ai-je rien à désirer en lait de consolation : vous m'en avez laissé deux volumes dont je retrouve toujours quelques pages dans la mémoire de ceux que je rencontre. Et d'abord, il faut que vous sachiez que les élèves de l'Ecole polytechnique connaissent le Rossignol^ le
Matin et Novissima Verha. Vous auriez été content de reflet que ces pièces ont produit à trois leçons consécutives * . Pendant que vous couriez la poste, nous poussions des cris d'admiration I Depuis le style gracieux jusqu'au style sublime, vous avez été offert pour modèle, et le silence profond de trois cents élèves, interrompu par ce doux murmure qui annonce une vive émotion, un transport irrésistible, répondait partout à ma voix. Autrefois, je citais les plus sublimes passages d'Athalie où j'ai cité Navissima Verha. Et ces vers d'un poète vivant ont produit une impression que jusqu'à ce jour on n'avait obtenue qu'en citant les vers des poètes morts. Le Brun vous aurait dit dans son style énergique qu'il avait assisté à votre postérité. Quant à moi qui n'ai pas le droit de parler un langage si poétique, je vous dirai donc tout simplement que je jouissais de vos succès avec une joie qui ne saurait être exprimée que par tout ce qu'il y a de plus doux, de plus tendre, de plus ravissant dans l'amitié. Tâchez de deviner cela, vous qui l'éprouvez sans doute mais qui ne l'avez point encore chanté.
Après la leçon, j'ai été environné par tous les élèves. Tous parlaient, admiraient, louaient 1 J'étais
1. M. Aimé Martin était alors professeur de littérature française à TEcole polytechnique.
accablé de questions! On me demandait le titre des plus belles pièces, on me faisait promettre d'en lire encore quelques-unes; j'ai tenu parole, et l'enthousiasme a toujours été le même. En vérité, mon ami, vous êtes le plus puissant des enchanteurs I Produire de pareils eflets sur une jeunesse mathématicienne, c'est ce qui ne s'était pas encore vu I L'A + B s'est évanoui devant la divine imagination! la géométrie a oublié ses lignes, l'algèbre n'a plus dit : Qu'est-ce que cela prouve? Les prodiges d'Orphée deviennent croyables, quand on voit Newton aux pieds d'Homère !
Un élève m'ayant demandé si vous étiez de l'école classique ou de l'école romantique, je lui ai répondu que vous étiez de l'école sublime. Cette réponse lui a fermé la bouche. En efEet, les gens raisonnables ne s'amusent pas à d'aussi ridicules distinctions. Homère, Sophocle, Horace, Racine, Bossuet, Fénelon, Rousseau, Bernardin de Saint-Pierre, Lamartine, voilà mon école. S'il y en a d'autre, tant pis, car vous voyez bien qu'il ne lui reste que le laid.
Adieu! adieu! Ecrivez-moi avant votre départ, écrivez-moi des eaux, écrivez-moi toujours!