‹ Lettres à Lamartine, 1818-1865Chapitre 56 sur 135 · LUI LETTRE DE M. LAINE · texte numérisé non relu

LUI LETTRE DE M. LAINE

Monsieur de Lamartine De V Académie française

Rue de Condë, à Dijon

Paris, 27 janvier 1831.

Je suis bien coupable, monsieur et honoré confrère, de n'avoir pas répondu à votre lettre des derniers jours de décembre. Il n'y a pas même d'excuse dans les lettres de notre ami M. Aimé qui vous a mis au cours du sujet qui vous intéressait. L'esprit de parti ne s'est peut-être plus montré dans sa petitesse que relativement à vos stances qui avaient un si noble but et qui, malgré les passions, ont été fort utiles. Ce que vous avez mandé sur les dispositions de votre arrondissement est propre à désoler les hommes de bien. C'est parce qu'on prévoyait l'aberration des électeurs que vos amis avaient pensé à la pairie. Il y a deux mois on parlait d'une nombreuse création, et un

journal libéral avait parlé de vous, ce qui donnait à vos amis l'occasion de répéter votre nom. Depuis ce moment, on parait avoir renoncé à nommer des pairs. Est-ce à cause de l'état précaire de la Chambre? Cède-t-on à une rumeur d'une partie de Paris, veut-on renouveler l'une et l'autre Chambre? C'est ce que j'ignore, mais il est certain que la Chambre parait tomber. Elle n'est soutenue ni par le gouvernement, ni par l'opinion, ni par ellemême, et, dans cette situation, vos amis ne peuvent, faute d'écho, répéter le nom qu'ils tiennent en réserve.

Permettez-moi, monsieur, de vous parler d'une chose étrangère à la politique. Il y a près de trois mois qu'une femme charmante, mère de famille, a été atteinte d'un somnambulisme spontané. Il m'a été donné de la voir plusieurs fois et, sans vous raconter tout ce qu'elle disait et faisait de merveilleux, lepectiis anhelum.,. majorqite videri, etc., elle lisait à merveille, les yeux fermés, les vers de M. de Lamartine. Comme elle n'avait cette faculté que pour vos vers et son livre de prières, je lui ai demandé, en lui serrant la main, seul moyen de se faire entendre, comment cela se faisait : — « Par la force de la volonté intérieure, et je n'ai pas cette volonté pour d'autres livres. » Elle les lisait haut admirablement et bien mieux

qu'éveillée. Maintenant qu'elle est guérie, elle se rappelle peu les extases de sa belle âme, alors absente de sa prison, mais elle n'a pas entièrement perdu le souvenir de la lecture de vos vers sans le secours de ses yeux. Je livre à votre poésie ce beau sujet de méditation qui a fatigué ma pauvre tête et élevé mon âme au-dessus de mes misères actuelles.

Adieu, monsieur et honoré confrère, agréez tous mes sentiments de sincère et profonde afiection.

Page 1