LETTRE DE M. EUGENE SUE
Je ne voulais pas avoir l'honneur de vous écrire, monsieur, sans vous envoyer mon roman La Salamandrey qui peut-être excusera mon silence. J'étais tellement fatigué, ennuyé sur ce livre que tous mes moments étaient pris. — Je n'ose espérer, monsieur, que vous daigniez perdre quelques-uns de vos précieux moments à la lecture d'un ouvrage aussi frivole, et je vous l'adresse seulement comme
preuve matérielle de mes ennuyeuses occupations.
Les Révolutions ont produit ici une grande et bien vive sensation. Monsieur, le reproche a été au cœur de notre société si égoïste, qui, comme vous le dites, ne peut mourir en paix sans fatiguer l'Europe de ses clameurs et des tressaillements de son agonie. Tout est ici d'un mesquin à faire peur: plus môme de haine, une envie sordide, la frayeur d'un vieillard qui recule devant l'idée de faire son testament. Et cette peur a été si forte lors de la question de l'hérédité que c'était pitié. On eût dit qu'on les insultait en parlant d'avenir, d'une autre génération. C'est bien vrai, monsieur, c'est le vieillard qui voudrait voir tout finir avec lui. Si l'extrême civilisation mène à ce degré de barbarie et d'égoïsme, qu'est-ce donc que notre sort, mon Dieu I On serait tenté de regretter le moyen âge ; au moins là on bâtissait, on pensait, on travaillait pour l'avenir, on élevait des monuments massifs pour des générations de générations... Cette idée consolait. Tout l'édifice social reposait sur l'espoir, le nôtre maintenant n'espère que le néant. Son pivot c'est un crédit qui meurt avec le siècle; on bâtit pour soi, point pour ses enfants. A quoi bon? Sait-on ce que seront ses enfants ? où ils seront, s ils seront?
Pardon, pardon, monsieur, de tout ce bavar-
dage, mais c'est que je ne sais quelle atmosphère d'ennui, de dégoût, d'amertume, nous oppresse, l'air manque, c'est comme un vague pressentiment d'une horrible catastrophe, et l'on est bien malheureux de vivre à une telle époque.
Me permettez-vous aussi, monsieur, de faire non l'apologie mais l'historique du livre que je vous envoie dans le cas où vos loisirs vous permettraient d'y jeter un coup d'œil rapide. Toute la première partie était faite et revue à Saint-Point; la seconde a été écrite ici, dans une disposition d'esprit sombre et maladive^ qui m'a peut-être emporté bien au delà du vrai, peut-être même du moral. Mais comment vous expliquer, monsieur, ces angoisses de l'âme, ces tortures du cœur où l'on éprouve l'irrésistible besoin de retracer les tableaux les plus lugubres, les plus atroces, où l'on rit de tout avec un rire douloureux, où, dans l'étroite sphère qu'on s'est créée, on fait le mal pour le plaisir de faire le mal, de faire soufirir les êtres imaginaires qu'on évoque à son gré.
Je ne vous fatiguerais pas de ces détails, monsieur, si je ne tenais pas avant toutes choses à votre estime, et je craindrais que vous ne prissiez pour conviction ce qui n'est que doute, incertitude, crise morale qui précède peut-être un état plus calme, mais qui est bien aiguë et bien obsédante.
132 LETTRES A LAMARTIME
Et notre beau voyage S monsieur? — Il paraît que le choléra se complique de la guerre de Méhémet- Ali contre la Porte? Ce nouvel incident pourra peut-être bien nous retarder. Et je maudirais ce retard de toutes mes forces, car c'est mon rêve, mon songe doré qui seul me fait supporter tout ce qu'il y a d'ennuis et de tristesse dans notre existence. Votre poème* avance sans doute, monsieur. Dans vos régions à vous, c'est toujours le même soleil, les mêmes hautes et puissantes pensées; vous vous isolez dans votre génie, et vous oubliez nos disputes pour le Brin de paille, les révolutions n'atteignent pas le grand poète, c'est pour lui un bruit confus et lointain, un écho; son royaume à lui n'est pas de ce monde, il est immuable et infini comme Dieu ; aussi le journal du curé doit être à la fin de ses naïves et sublimes pages.
Mais je crains, monsieur, d'abuser de vos précieux moments... Veuillez être assez bon pour me rappeler au si gracieux souvenir de madame de Lamartine et lui réitérer encore l'expression de ma reconnaissance pour toutes les bontés dont elle m'a comblé, comme vous à Saint-Point, monsieur.
1. Lamartine avait invité Eugène Sue à raccompagner dans le voyage en Orient qu'il projetait pour rannée suivante.
2. Jocelyn dont Lamartine lui avait lu, à Saint-Point, des fragments et notamment le prologue.
Veuillez aussi faire agréer mes vœux à mademoiselle Julia pour la prospérité de la famille de ses lapins qu'elle a sans doute transportés à Milly et qui n'y sont pas privés des ondées bienfaisantes qui les rafraîchissaient à Saint-Point.
Agréez, monsieur, l'assurance de mon dévouement et de ma sincère et éternelle reconnaissance.