‹ Lettres à Lamartine, 1818-1865Chapitre 66 sur 135 · A M. T.éon Bruvs d'Ouillv · texte numérisé non relu

A M. T.éon Bruvs d'Ouillv

que les bas-reliefs ! Jamais le souffle de la nature n'a plus profondément pénétré et n'a plus largement remué de la base à la cime et jusque dans les moindres rameaux une œuvre d'art! Je vous remercie de ces belles heures que je viens de passer tête-à-tête avec votre génie. Il me semble que j'ai une oreille faite pour votre voix. Aussi je ne vous admire pas seulement du fond de l'âme, mais du fond du cœur. Car lorsqu'on chante comme vous savez chanter, produire c'est charmer, et lorsqu'on écoute comme je sais écouter, admirer c'est aimer.

A vous donc, ex imo pectore !

VICTOR HUGO

LETTRE DE MADAME DE GIRARDIN

Paris, 14 juin 1838.

Madame Merlin est venue hier me conjurer de lui donner cette lettre de madame Malibran à vous

adressée «; de grâce, trouvez la, ou du moins ces vers que vous aviez faits pour elle. Ne devez-vous pas cet hommage à sa mémoire? (Mais non : vous allez dire, je ne sais pas ce qu'ils sont devenus), car c'est moi qui demande et c'est à vous que je demande, et puis je n'ai de bonheur en rien. Fatalité dans les grands événements et misérables guignons dans les petites choses, telle est ma vie ; et cependant j'aurais été si facilement heureuse! enfin I

Je me plains de vous et j'ai à vous remercier; vous m'avez envoyé avant de partir des vers bien touchants; que j'ai pleuré en les lisant! J'ai lu aussi avec la plus vive émotion votre discours sur les enfants trouvés^; je croyais le connaître, je n'en avais lu qu'une petite partie; j'en suis enthousiasmée. Je ne vous savais pas une aussi grande puissance d'indignation : il y a du prédicateur dans ce discours. En général je suis bien contente de vous cette année, politiquement parlant, car en affection je vous trouve toujours le même, capricieux et négligent ; là je n'ai pas trouvé de progrès. Mais à la Chambre je trouve, et plusieurs personnes le disaient l'autre jour, à la Chambre, vous seul

l.Voir ci-dessus 1830, 11 août.

2. 30 avril 1838. Discours prononcé à la Société de la morale chrétienne. Voir la France parlementaire , t. II, p. 38 et suiv.

avez gagné dans la session. On faisait cette récapitulation : Guizot a beaucoup perdu, Thiers perdu, Odilon Barrot perdu, et vous seul avez gagné tout le terrain que ces trois grands orateurs ont cédé. Courage donc! mais vous en avez.

La Chute d'un ang'^ continue toujours ses ravages. Chateaubriand dit que dans ce poème les beaux passages sont au-dessus de tout ce que vous avez fait. Je pense comme lui. Je trouve que pour la première fois vous avez abordé le poème épique. Jocelyn, c'était de la poésie dramatique, tragique même, car la scène de l'archevêque est digne de Polyeucte, mais ce n'était pas encore une épopée. Au reste j'ai la prétention d'avoir deviné tout le plan de votre poème, et je l'explique avec tant de succès qu'il faut bien que j'aie deviné. Je ferme la bouche à tous les critiques et je prouve si clairement à vos détracteurs qu'ils n'ont pas compris un mot de l'ouvrage qu'ils n'osent plus y trouver rien à redire. Hier vous auriez ri de la figure d'un brave homme qui s'écriait : « Mais enfin, madame, quel rapport tout celaa-t-il avec Jocelyn? » quand je lui ai répondu : « Comment, monsieur, vous n'avez pas deviné? Mais Cédar, c'est Jocelyn, C'est le même ange déchu qui sera le héros de dix poèmes et qui passera par tous les chagrins, toutes les émotions, toutes les petitesses, toutes les gran-

deurs de la vie humaine. Nous l'avons vu esclave, nous le verrons Roi, roi guillotiné peut-être; nous le verrons pêcheur, nous le verrons poète, nous le verrons subissant, sous toutes les formes, avec tous les amours, dans tous les pays, subissant le crime de s'être ennuyé au ciel. » Cet homme est resté étourdi. « Alors, s'est-il écrié, alors c'est admirable, c'est gigantesque, c'est sublime, je n'avais pas compris cela. » Moi, j'ai compris cela. Peut-être me suis-je trompée, dites-le-moi. C est bien beau ! voilà mon avis. Toutefois vous avez eu tort de publier un livre si important sans le relire, les défauts étaient si faciles à corriger, et vous aviez autour de vous des éplucheiirs si consciencieux. Je vous en voudrai longtemps de cette négligence; quand on s'occupe de sa parure comme vous, quand on rêve des gilets si élégants, si élégants, il n'est pas permis de manquer de coquetterie dans ses ouvrages.

Que faites-vous? lisez-vous, travaillez-vous? Moi, je ne puis rien faire; c'est la première fois que j'écris tant de lignes de suite, mais c'est à vous. Ma mère est toujours à Versailles, elle est mieux. Pensez, je vous en prie, à ces vers et à cette lettre de madame Malibran. Le livre est sous presse, et madame Merlin me tourmente. Écrivez-moi un mot, je m'ennuie tant! plus de lettres, plus d'heures à

compter, plus de jours à attendre. La solitude avec des souvenirs aflreux, c'est triste, n'aurez-vous pas pitié de moi ?

DELPHINE *

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