‹ Lettres à Lamartine, 1818-1865Chapitre 67 sur 135 · LETTRE DE M. EDGAR QUINET · texte numérisé non relu

LETTRE DE M. EDGAR QUINET

CharoUes, ce 17 juillet.

Depuis longtemps j'espère aller vous remercier de la Chute d'un ange; mais, comme je suis retenu ici encore pour quelques jours, je ne veux pas tarder davantage à vous parler du plaisir que m'a lait cette large et hardie poésie. Je vois bien que ce monument conduit à d'autres qui l'expliqueront et lui donneront sa véritable perspective. Il me semble que c'est une porte triomphale élevée dans le désert. Les badauds qui passent par là ne savent où elle mène. Mais peu à peu Thèbes se construit et sort des sables, et un peuple entier s'écoule par le seuil préparé dans le mystère.

La poésie française a bien besoin de ces hardies

1. La réponse à cette lettre est du 18 juin 1838. Correspondance,

excursions dans des terres nouvelles. D'abord elle lutte, et semble se refuser aux grandes audaces. Puis elle s'y accoutume; bientôt rien ne lui parait plus naturel. D'ailleurs c'est pour elle la question de vie et de mort. Si elle ne peut se faire au grand air, tout est dit. Rien ne reste qu'à l'enterrer dans le magnifique sarcophage du siècle de Louis XIV.

Vous me rappelez la navigation de Christophe Colomb. Perdus dans la haute mer, les matelots et les mousses murmuraient et regrettaient le coin du feu : le grand homme voyait dans sa pensée la terre qui surgissait au loin. Ainsi, sans vous laisser importuner par les angoisses de notre triste équipage, continuez votre marche à travers ce grand Océan I Si vous ne découvrez le monde vers lequel nous espérons, du moins trouverez-vous certainement la gloire.

Veuillez me rappeler au souvenir de madame de Lamartine et me croire le plus dévoué de vos amis.

Page 1