‹ Lettres à Lamartine, 1818-1865Chapitre 80 sur 135 · L. AIMÉ MARTIN · texte numérisé non relu

L. AIMÉ MARTIN

LETTRE DE MADAME DE GIRARDIN

Paris, 19 novembre 1842.

« Je n'ose lui écrire, puisqu'elle n'a pas voulu venir là où elle était tant désirée ! > Vous avez dit cela, elle n'a pas voulu ! ! I Gomme si j'avais une volonté; comme si je n'étais pas la très humble servante d'un superbe tyran, tyrannisé lui-même par mille affaires et mille ennuis I

J'ai passé mon été avec l'espoir d'aller vous visiter pendant quelques heures en retournant

à Paris. Si nous avions dû vous gêner plusieurs jours, j'aurais écrit à madame de Lamartine pour lui demander à quelle époque elle voudrait bien nous recevoir à Saint-Point; mais, comme il ne s'agissait que d'une visite d'un moment, je pensais qu'il suffirait de la prévenir une semaine d'avance. Et j'attendais toujours que notre départ fût fixé. M. de Girardin m'écrivait de Castelsarrazin qu'il avait reçu une lettre de vous et qu'il allait y répondre. J'avais de vos nouvelles par le magnifique discours dont tout le monde parlait*. Je n'avais aucune raison pour vous accabler de ma très maussade correspondance. Vous n'êtes pas de ceux à qui l'on ose écrire sans prétexte. Si ceux qui vous aiment ne vous épargnaient pas, vous n'auriez plus le temps de répondre à tous les ennuyeux qui vous poursuivent. Je vous écris quand vous êtes malheureux ou quand moi-même je suis par trop malheureuse ; mais quand la vie passe sans trouble, quand vos grandes occupations vous dominent, quand mes chagrins s'apaisent et tombent en langueur, je n'ai plus le droit de venir troubler vos affaires et vos travaux. Et puis enfin j'espérais vous voir, et cela valait mieux que tout. M. de Girardin jouira seul de ce bonheur, je dirai même de cet orgueil, car

1.18 août 1842, sur la BégencBy après la mort du duc d'Orléans.

VOUS savez que visiter Saint-Poiut, c'était pour moi une vanité. Il part demain, il va voter à Bourganeuf, il y restera jusqu'au 27, jour des élections du conseil général ; le 28 ou le 29 il partira pour Lyon; de Lyon il ira à Mâcon où il restera douze heures ou vingt-quatre heures, selon les chances de la malle-poste. Il se fait une fête de cette visite. Vous causerez mieux pendant cette seule journée que pendant tout Thiver dans la salle des conférences. Voilà ses projets; rien ne les changerait qu'un mot de vous, si vous n'étiez plus là-bas, ou le malheur de ne trouver de place dans aucune diligence, car cette fois il n'a pas de voiture et voyage fort au hasard. Mais il me semble que, par le froid, toutes les diligences doivent être libres. — Pour moi je l'envie, -— le croyez-vous? — Les deux mois que je viens de passer toute seule dans nos montagnes m'ont rendue très sauvage et très indifférente, — j'ai bien de la peine à redevenir auteur et femme du monde. J'ai trop regardé le soleil, les arbres, les prés, les bruyères, cela m'a gâtée, la nature fait beaucoup de tort à la société. Je ne sais rien qui vous intéresse. J'ai vu M. Villemain. Eh bien, ce ministre qui disait : « Il faut absolument que nous fassions quelque chose entre les deux sessions, il faut faire quelque chose », il a fait un académicien directeur du Vaudeville.

Voilà ce qu'il a trouvé pour satisfaire les partis î Les pauvres gens! Mille affectueux souvenirs.

D. 6. DE GIRARDIN

LETTRE DE MADAME DE GIRARDIN

Paris, 2 décembre 1842.

Je viens d'abord vous remercier de votre charmante lettres et tout de suite après me mettre en fureur pour une phrase de cette même lettre si charmante. « Vous avez eu du monde tout Tété à mon intention ! > du monde pour moi qui me réjouissais de vous voir enfin dans la solitude, loin des flatteurs importuns qui assiègent votre salon à Paris, moi qui me faisais une fête de quelques bonnes journées passées dans votre intimité, près de madame de Lamartine avec qui j'aurais pu causer bien affectueusement, sans prétention, sans façon, sans jouer enfin à la madame, comme on est toujours, malgré soi, obligé de le faire ici! Hélas !

Page 1