‹ Lettres à Lamartine, 1818-1865Chapitre 81 sur 135 · Du 23 novembre 1842. Correspondance, t. IV · texte numérisé non relu

Du 23 novembre 1842. Correspondance, t. IV

hélas ! je vois bien que vous ne me connaissez pas, et que vous ne me connaîtrez jamais. Vous me croyez une femme du monde et vous ne devinez pas tout ce qu'il m'a fallu de travail et d'hypocrisie pour me faire cette apparence d'insouciance et de futilité.

Et puis vous déclarez aussi que vous renoncez à la poésie pour la philosophie et la politique. Voilà encore un affreux blasphème! je dis plus, un non sens! Les vers sont trop jeunes pour vous I Et Homère I et Milton I avaient-ils donc quinze ans lorsqu'ils ont exhalé leurs plus beaux chants! Vous ferez de la philosophie et de la politique : est-ce que ces deux choses-là se peuvent faire en même temps? Est-ce que la politique n'est pas l'action dans toute sa véhémence, est-ce que la philosophie n'est pas le repos dans toute son impassibilité ? La politique, c'est l'ambition avec tous ses prestiges, la philosophie, c'est le désespoir organisé ! — Non, non, ces deux choses-là ne peuvent pas marcher de front. Vous n'êtes pas encore un philosophe, heureusement pour notre pays. Vous pouvez être un homme d'État. Vous me parlez d'événements qui vous amènent, de révolutions, de grandes émotions qui passionnent le pays; cela m'effraye, je crains que vous ne soyez comme les pompiers qui n'ont rien à faire quand il n'y a point

d'incendie, j'ajouterai même que vous m'avez l'air assez disposé à mettre le feu pour l'éteindre.

Je vous trouve aussi bien dédaigneux, pour un homme qui veut encore vivre de la vie politique. Les gens sont misérables, c'est vrai, mais il n'y en a pas d'autres, et vous êtes assez habile pour les mener tous. Si vous étiez une sorte de paysan du Danube, ne sachant déguiser ni son mépris ni sa colère, je vous dirais : Vous avez raison, vous ne pourrez jamais vous entendre avec personne; mais comme vous êtes le diplomate le plus adroit et cependant le plus loyal que je connaisse, il me semble qu'il vous serait très facile de diriger toutes ces médiocrités en satisfaisant tous les orgueils. De deux choses l'une, ou vous êtes un homme politique et vous devez accepter toutes les conditions du métier, — ou vous êtes un philosophe et vous devez sacrifier la politique et vivre pour la poésie et pour l'amitié.

A propos, voici M. de Jouenne qui me dit mille respects de votre part. Je ne les mérite pas. Il est bien heureux d'être resté si longtemps près de vous.

Voici maintenant M. de Girardin qui arrive! !... Il n'a pu trouver de place pour Mâcon, et il revient ici après avoir changé cinq fois de voitures de Bourganeuf à Paris. Il me charge de vous dire qu'il

ne désespère pas d'aller causer avec vous quelques moments. Il va tâcher d'expédier ici plusieurs affaires pressantes, de lire les cent lettres qu'il entrevoit sur sa table, et après cela il sera libre. Vous recevrez un mot de lui d'ici à trois ou quatre jours.

Pardonnez ce griffonnage. Il est tard, je veux que cette lettre parte aujourd'hui et je suis interrompue à chaque instant. Écrivez-moi, répondez un peu à tous mes raisonnements, je demande à être confondue. Mille souvenirs ^

D. G. DE GIRARDIN

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