LETTRE DE MADAME GEORGE SAND
29 janvier 1843.
MONSIEUR
Votre destin s'accomplit, votre chemin s'élargit
1. La réponse à cette lettre est du 3 décembre 1842 {Correspondance),
2. A propos du discours sur l'Adresse, 27 janvier 1843. La France parlementaire, t. III
de toutes parts, et comme vous êtes de la grande race des hommes de bien, vous devenez plus fort, plus sage et plus généreux à mesure que vous avancez dans la vie, au contraire de presque tous nos grands hommes du siècle qui s'éteignent dans les misères de Tamour-propre. Je n'ai jamais recherché l'honneur de votre amitié, et je n'ai même pas su profiter des occasions qui pouvaient m'obtenir votre bienveillance, mais j'étais sûre, comme je le suis encore, que vous comprenez certaines réserves aussi bien que toutes les plus vives expansions. Vous devez sentir chaque fois que vous manifestez votre grandeur intérieure que les cœurs sincères vous répondent du fond de leur silence. Enfin vous ne pouvez pas douter que ma pensée vous ait toujours suivi pas à pas, et je crois que, malgré mon aversion pour les paroles inutiles, je fais encore chose assez inutile en vous écrivant tout cela.
Vous voilà le chef de l'opposition : et vous connaissez maintenant assez les hommes pour savoir que vous ne trouverez pas encore là ce que l'idéal de votre âme vous fait chercher parmi nous. Vous savez même bien que vous ne le trouverez dans aucun parti, chez aucun homme peut-être. Mais ce que vous avez dit est pour moi une certitude que vous irez toujours en avant dans la vraie route du
vrai. Vous avez senti l'idée et la pensée de votre siècle parler en vous, et vous la confessez avec enthousiasme. Avec elle, quoi que vous fassiez, quelque déception qui vous attende ou quelque erreur où vous tombiez, vous sortirez toujours pur et grand de Tépreuve de la vie, et, fissiez-vous quelque mal, il est sûr que vous ferez beaucoup de bien. J'ignore si vous pourrez devenir le chef véritable, rame, le guide, l'inspiration de cette opposition, où beaucoup de vanités et d'ignorances vous préparent plus d'une lutte et plus d'un chagrin. Je l'espère un peu et le désire beaucoup. Si elle n'apprend pas quelque chose de vous, si vous ne lui communiquez pas le feu sacré et la passion vraie qui sont en vous, elle est finie et ne mérite pas un regret de vous, pas une plainte de votre part, mais dans ce cas qu'importe ? Au delà de ce parti, il y a le peuple et il y a l'humanité. N'importe par quelle route vous parlerez au peuple, n'importe de quelle tribune I Marchez, allez.
Voilà tout ce que peuvent vous dire avec joie, confiance et respect, ceux qui sentent résonner dans leur propre sein la sincérité admirable de votre voix. Avancez donc, et que Dieu ouvre les yeux de ceux qui vont vous suivre I
Tout à vous, monsieur,